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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/246

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Alors apparaît, trop tard, qu’au lieu d’être adverses ils étaient solidaires et qu’il eût fallu, pour protéger ceux-ci, protéger ceux-là.

Telles sont les évidences que mettent en lumière les destins successifs de la famille française. Elle a été l’orgueil, elle est aujourd’hui l’anxiété de la France. Constituée d’abord pour défendre la puissance de la race, puis transformée pour accroître la liberté de l’homme, elle est devenue la victime du conflit entre l’intérêt général et l’intérêt individuel.


I

L’histoire de notre race fut longtemps l’histoire d’une ascension. Depuis la ruine de l’ancienne Rome et durant tout le moyen âge, parmi les multitudes aux groupes divisés et à la grandeur en gestation, la France s’élève de siècle en siècle, sans rencontrer d’égaux. Déjà formée en un tout et massive, elle domine l’Europe qui seule alors compte dans le monde : l’Europe où l’Espagne, tournée vers les Maures, n’agit pas encore, où l’Italie et les Flandres entretiennent avec les profits de leur commerce les discordes de leurs cités, où l’anarchie allemande n’obéit pas à l’Autriche et ne prévoit pas même la Prusse, où la Russie contenue par la Pologne n’a pas pénétré. Les rivaux ne commencent pour nous qu’après la Renaissance : peu à peu les régions éparses et qui cherchaient leur centre se forment en Etats et gagnent leur taille par les poussées habituelles à l’âge de croissance, tandis que la France continue de grandir avec le progrès ralenti de sa maturité toujours jeune. Entre eux et elle, grâce à l’avance qu’elle avait prise, l’écart subsiste, qui insensiblement diminuera [1]. Au XVIe siècle, la race française est, par le nombre, presque la moitié de l’Europe. La France de Louis XIV est le tiers, celle de 1789 le quart ; mais aucun des autres peuples n’a autant de nationaux qu’elle. Après les guerres de la Révolution et de l’Empire, non seulement elle est réduite au cinquième du monde européen, mais les Russes et les Allemands ont conquis la primauté du

  1. Siméon Luce, dans l’Histoire de Bertrand du Guesclin et de son époque, a écrit : « Il est maintenant hors de doute que la population de la France, avant la guerre de Cent Ans, égalait au moins, si elle ne dépassait un peu sur certains points, celle de la France actuelle. »