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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/226

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ici-bas. Il ne faut point accuser du dépit de la jeune Claire le malheur de son époque. Son époque était analogue à d’autres, et analogue à presque toutes les autres, mêlée de calamités et de plaisirs, bouleversée par des guerres féroces, animée de vitalité magnifique : et la barbarie apparaissait fréquemment sous les dehors de la civilisation brillante. La poésie, venue de Provence, chantait dans la vallée d’Ombrie ; et quelquefois les « Sarrazins » de l’empereur schismatique Frédéric II arrivaient, « brûlaient et démolissaient villes, forteresses et châteaux, coupaient les arbres, rasaient les vignes et les jardins, prenaient hommes, femmes et enfans pour les tuer et les mener en prison. » C’est une époque analogue à toutes les autres. En d’autres temps, plus anciens ou plus récens, la petite Claire Scifi aurait eu même occasion de dénoncer « la caducité et la vanité de ce misérable monde. » Elle n’a, du reste, aucun chagrin particulier : car elle est une enfant jolie, aimée… Nous avons une telle passion de ne pas croire aux terribles conclusions des pessimistes que nous cherchons dans leur aventure les motifs de leur mélancolie. Nous plaignons Leopardi avec un zèle empressé : pauvre garçon ! toujours malade ! et les femmes ne l’aimaient pas ! comment alors n’eût-il pas inventé la doctrine de l’ infelicità ? Il se défend : « C’est par un effet de la lâcheté des hommes, si attachés à ne se pas laisser démentir les mérites de l’existence, qu’on a prétendu traiter mes opinions philosophiques comme le résultat de mes souffrances… » Mais, dans la jeune destinée de Claire Scifi, l’on chercherait en vain les causes de la tristesse et l’argument de ce dédain qu’elle a pour les mérites de l’existence.

Elle entendit saint François. Mais ce n’est pas de saint François qu’elle apprit à mépriser le monde. Elle le méprisait déjà. Elle entendit saint François un matin de carême, en l’année 1210 et quand elle n’était pas loin d’avoir seize ans. Mme Ortulana l’avait, ainsi que sa sœur Agnès, emmenée à l’église. Et elle eut le cœur ému délicieusement de la suavité avec laquelle saint François prononçait le nom de Jésus. Après cela, elle ne rêva que de revoir le Père séraphique, de l’entretenir et de prendre ses leçons. Elle ne s’en ouvrit pas à Mme Ortulana, qui était dévote, mais dans le monde. Elle trouva, pour préparer sa rencontre avec le Père séraphique, une « bonne et discrète personne » qui s’appelait Madonna Buona di Gualfuccio. Et elle raconta vivement à saint François qu’elle avait résolu « d’abandonner le monde et de servir Dieu dans la chasteté, en accomplissant toutes choses selon le bon plaisir divin. » Aussitôt, saint François s’égaye.