Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 42.djvu/129

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Ah ! il a raison, notre Joffre, de nous ouvrir enfin les lèvres, afin que nous puissions crier notre victoire. Elle est plus grande, sans doute, que nous ne la mesurons nous-mêmes. Demain verra de grandes choses [1].


Demain ne vit pas toutes les grandes choses qu’escomptait Albert de Mun. Demain vit commencer cette interminable guerre de tranchées qui allait mettre à une si dure épreuve la patience française. Albert de Mun eut, comme nous tous, quelque mal à s’y faire. Mais la grandeur du but à atteindre le préservait de toute lassitude et lui servait à bander toutes les énergies, à relever tous les courages. La bataille de la Marne était à peine achevée qu’il écrivait : « L’Allemagne joue sa vie comme nous. Ces parties-là ne se règlent pas en un jour, ni en une bataille. » Obstinément, il replaçait sous nos yeux le Delenda Carthago qui devait être, selon lui, l’unique solution raisonnable de cette guerre effroyable : « la destruction de la puissance germanique, » c’était pour lui un axiome, dont aucun sophisme ne devait dénaturer la clarté. « Nous subissons, malgré nous, disait-il, une guerre affreuse et sans merci, nous versons, par tous les pores, le sang de la patrie. Il faut que ce soit pour assurer aux générations qui viennent un siècle de paix, de repos et de prospérité. Elles ne le trouveront que dans le définitif écrasement de l’ennemi qui, depuis quarante ans, piétine notre cœur [2]. » Cette farouche résolution est devenue celle 4e tous les Français, et nul n’aura plus fait qu’Albert de Mun pour nous l’implanter dans le cœur.


A cet épuisant régime d’émotions et de labeur, son cœur s’usait, et des crises, chaque jour plus fréquentes, l’avertissaient du péril. Il n’en avait cure, se dérobant aux conseils de prudence, se refusant à suspendre ou diminuer son effort. Il voulait aller jusqu’au bout de son devoir, et le devoir pour lui confinait à l’héroïsme. Au reste, que lui importait d’abréger sa vie ? Son œuvre n’était-elle pas achevée ? N’avait-il pas eu l’honneur de collaborer de toute son âme au « miracle français » dont il avait été le généreux prophète ? N’avait-il pas, de ses yeux de chair,

  1. La guerre de 1914, p. 174, 175, 181.
  2. Id., p. 185, 227.