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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/925

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ainsi dire, à travers des milliers et des milliers de pieds d’épaisseur ! La brume y route ses vagues smaragdines, y serpente en courans doucement irisés par la brise, tandis que les nuages floconneux se rangent en lointaines lignes de brisans. Parfois leurs volutes régulières, serrées les unes contre les autres, rappellent les « moutons » des grands larges ; parfois dressés, tordus, comme de légères et multicolores écharpes, ils évoquent des danseuses tourbillonnantes, des spectres pourchassés, drapés de blancs linceuls. Sous nos nefs aériennes la terre s’estompe aussi imprécise qu’un bas-fond marin, tandis que tout là-haut les cirrhus volatilisés au zénith azuré méprisent nos faibles ailes de leur vertigineuse hauteur.

Mais d’ordinaire, les nuages s’amoncellent à l’horizon et nous donnent l’illusion de cingler vers les plats rivages d’une banquise hyperboréenne. Une plaine étincelante de virginale blancheur, un continent nouveau creusé de golfes, hérissé de promontoires, s’avance majestueusement vers nous et recouvre le globe. La nuit monte, le steppe neigeux, cuivré par le couchant, semble plus jaune qu’un désert de sable, puis plus rouge qu’un lac de sang. Bientôt avec l’ombre, une mer argentée déferle à nos pieds, irréelle et glacée, plus fascinante que toutes les mers enjôleuses de matelots.

Durant ma garde au-dessus de Paris, par un beau soir de juillet, je vis les nuages rouler en vagues aussi monstrueuses que les plus formidables houles de l’Océan ! À l’Est, derrière moi, Meaux s’assoupissait entre les replis de la Marne pâlie des premiers rayons de lune ; les plaines de l’Ourcq, blondes de moissons, se voilaient de mauve. À ma droite, tout au loin, les forêts de Compiègne et de Senlis mouchetaient le crépuscule de leur sombre masse ; en avant, la marée furieuse, où le soleil allait s’abîmer, s’élançait à l’assaut de la capitale. De leurs embruns écumeux, les lames éclaboussaient les ailes de mou oiseau, et je me laissais voluptueusement bercer au creux des plus fortes vagues pour rebondir sur leurs croupes tumultueuses.

Par temps d’orage, les campagnes se recouvrent d’un suaire de deuil, la voûte du firmament s’obscurcit sous une nuit diurne semblable à ces ténèbres brusquement appesanties sur la création à l’heure solennelle de la mort du Christ. Là-haut, un sentiment de solitude et d’épouvante nous envahit. Entre deux nuages, fendus ainsi qu’une gigantesque paupière, le soleil tout