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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/918

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Lassigny, je dépassai Roye à 4 000 mètres d’altitude, salué par un joyeux « crapouillage, » quand j’aperçus un appareil ennemi à quelques centaines de mètres au-dessous de moi.

Dois-je l’avouer ? Une involontaire angoisse m’étreignit tout entier. Le ciel est immensément vide, moucheté seulement, çà et là, des flocons noirs des shrapnells ; pas un ami à l’horizon et je suis à 6 ou 7 kilomètres de nos lignes ! Faut-il attaquer ? Un monde d’idées m’assaille. L’être raisonnable qui dort au fond de chacun de nous, — je l’appelle familièrement « mon ancien, » — avec lequel j’ai pris là-haut l’habitude de dialoguer comme avec un compagnon véritable, bougonne furieusement : « Es-tu fou ? Tu as le soleil droit dans les yeux, de l’huile sur ton viseur, le vent contraire ! Si tu attaques, elles vont siffler, les balles, ces petites choses qui font si mal. Elles pénétreront ta chair, détraqueront ta fragile machine humaine, brisant le jeu délicat des articulations. Te vois-tu aveugle ? Amputé ? Mourir passe encore, mais rester estropié !… Ne fais-tu pas tout ton devoir en empêchant l’ennemi de passer ?… Pourquoi t’exposer inutilement si loin ?… Une panne, et te voilà prisonnier !… Téméraire, demeure en paix ! »

Mais « Tartarin Quichotte » répond d’une voix impérieuse : « Lâche ! Tu hésites ?… Est-ce en vain que tu déploies sur la blancheur immaculée de tes ailes les trois couleurs de ton drapeau ? De la France envahie, là, sous tes pieds, des frères captifs suivent, dans le bleu du ciel, la marche triomphante de ton oiseau… Là-bas, derrière l’horizon de bruine, d’autres frères encore, prisonniers au fond de l’Allemagne, souffrent et meurent, attendant leur vengeance ! N’entends-tu pas monter de la tranchée les cris d’encouragement de tes camarades ? Tous, suspendant leur besogne meurtrière, te regardent… des milliers d’yeux sont levés vers toi, confians en ton courage, et tu manquerais cette occasion ? »

Il est passé, l’oiseau, mais un autre le suit, à 500 mètres peut-être. Plus loin quatre points noirs, des camarades sans doute, tachent l’horizon. Pas d’hésitation : « Tais-toi, l’ancien, tu radotes. » Et d’un à droite brutal, suivi d’un piqué plus brutal encore, à plein moteur, je fonds sur ma proie. Le combat s’engage : dans l’excitation et la joie de la lutte, j’oublie la mort qui rôde. Oh ! les belles secondes de vie intense où le corps n’existe plus, où l’âme divinisée le dompte, voit, agit, com-