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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/912

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Il n’y a point d’ombrages sur les champs que nous habitons, point de verdure, point de fleurs, pas même une pauvre pâquerette, une violette oubliée sous la mousse : l’essence et l’huile qui ruissellent sans cesse de nos oiseaux tarissent la sève des plantes et les vapeurs de benzine ou de ricin sont les seuls effluves que perçoivent nos narines obsédées !

Il n’y a pas de saisons non plus ! Le printemps, l’automne, l’hiver peuvent verdir, dorer ou dépouiller les frondaisons, nos prunelles perpétuellement inassouvies demeurent à jamais nostalgiques des étés ! Infatigables longs-courriers des mers aériennes, les havres où nous atterrissons, durant nos brèves escales, ne sont que des grèves désolées, indifférentes au renouveau des mois, au parfum grisant des roses plus pourpres que des baisers…

Sur les champs où nous vivons, il n’y a point d’enfans qui jouent autour d’une mare, nulle ménagère empressée dans la cour de sa maison, nul laboureur appuyé sur sa charrue, nul animal, nul oiseau ! Parfois une hirondelle apeurée et rapide effleure les gazons roussis où dorment nos oiseaux ! Nos oiseaux jaloux n’admettent pas que leurs frères de chair viennent troubler leur rêverie, couper leur vol, leur disputer les routes, innombrables pourtant, qui sillonnent les cieux !

Ils sont taciturnes, nos oiseaux, et leur chanson n’est pas de celles qu’on est accoutumé d’entendre. Leur chanson est semblable au bourdonnement des bombyx à travers le silence des nuits estivales. Leur chanson débute par un trille léger qui s’accentue en un vrombissement farouche ! La bête cabrée frémit, maintenue avec peine par les hommes qui l’entourent, hâtée de nous ravir à la terre, assoiffée d’espace.

Durant les jours brûlans et les nuits transparentes de la canicule, leur complainte emplit les airs d’un murmure de ruche au travail ! Sourd ronflement des Canton [1] qui vous arrachent au sommeil, borborygmes des Renault, ronronnement dès rotatifs, l’oreille reconnaît à son chant chaque espèce d’oiseau ! Et le vent gémit au travers des haubans plus plaintif que les batteuses dont la brise, les soirs de moisson, apporte le lointain bruissement.

Mais pour nous, là-haut, leur voix se fait très douce et

  1. Moteurs d’aviation Canton-Uné, Renault, etc.