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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/905

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leurs tringles de fer ; goutte à goutte l’humidité dégouline sur les empennages des oiseaux endormis. Sous l’ombre sépulcrale et verdâtre des Bessonneau, d’innombrables appareils s’enchevêtrent les uns dans les autres ; leurs carcasses s’avachissent sous le poids de la vie, leurs ailes traînent à terre, déformées par l’incessant travail ; l’essence, l’huile, la boue les empâtent d’un enduit graisseux et sale ; ils ont la mine maladive des aigles captifs qui lissent d’un bec mélancolique leur plumage fripé et, les prunelles éteintes, rêvent encore des Andes natales !

Pauvres « Coucous » d’école, réformés de la guerre, couverts de cicatrices ou d’empreintes glorieuses qui disent leur passé, où est-il le temps de vos randonnées guerrières sous l’impulsion des « As, » qui vous pilotaient ? Condamnés aux travaux forcés en des mains de maladroits novices, qui se disputent le moment de vous monter, la mort stupide de l’arrière vous attend, l’écrasement sans gloire sous un pilote sans style ; vos restes, glorieux serviteurs, pourriront bientôt ici, à côté, au cimetière des vieux oiseaux qui ont cessé d’être utiles.

Déjà cependant les moniteurs de chaque groupe appellent leurs élèves et commencent le travail. Sur les pingouins de courte envergure, les débutans rampent au sol et s’efforcent aux premiers pas du vol. Avant de déployer ses ailes, l’oiseau posé à terre ne prend-il pas son élan ? Étourdis par le moteur, embarrassés des gouvernails, ils tournent sur place, en « chevaux de bois » incapables de se diriger droit ! Les lignes droites, les tours de piste verront croître peu à peu leur audace. Elles sont ineffaçables, ces impressions de l’homme qui sent vraiment pousser ses ailes et s’enlève pour la première fois dans les airs ! Le plus téméraire ne peut se défendre d’un inoubliable frisson ! Il est si peu de chose auprès de l’énorme machine qui se cabre et palpite sous son étreinte malhabile ; à quelques mètres à peine, ne croit-il pas déjà dominer le monde, emporté par un monstre vivant qu’il craint de ne pouvoir asservir à sa volonté ?

L’angoisse en face du vide, l’émotion de l’équilibre une fois vaincues, la confiance et l’orgueil de l’élève grandissent en même temps. On lui fournit des appareils plus rapides, il se laisse aller à l’enchantement du vol ! En bas, les camarades s’agitent plus petits que des fourmis ; baraquemens et hangars s’alignent comme des pâtés d’enfans ! Dans le ciel où il s’élève