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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/872

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intellectuelle et même raffinée, qui tient directement de la France une partie de son art moderne, et qui tenait d’elle séculairement la grande culture par les humanités françaises, nous est-elle beaucoup moins personnellement hostile qu’elle n’est devenue depuis peu de temps, et d’une pente irrésistible, séide de l’Allemagne. Tout d’ailleurs l’y poussait : le voisinage immédiat, la communauté de la mer germanisée (car la Baltique est devenue un lac germain), les échanges intellectuels par les Universités si voisines, les échanges commerciaux à ce point développés que l’Allemagne semble les avoir monopolisés, l’instruction militaire calquée sur le modèle du plus fort, enfin le recul graduel de tous les élémens français en Suède, jusqu’à la totale disparition de la France elle-même, sauf ses représentans officiels et quelques rares unités qui apparaissent plutôt comme les épaves d’un grand naufrage que comme une colonie forte et organisée. Car enfin, sauf de rares exceptions, des Français en Suède, il n’y en a pas. On n’en voit aucun. Dans le train, comme je me plaignais à un inspecteur que le long questionnaire soumis au voyageur posât ses douze questions en toutes sortes de langues sauf la française, lui demandant pourquoi la française était à peu près la seule langue exclue, il me répondit : « Vous êtes le premier à réclamer. Car, dans ce pays, on ne voit jamais de Français. » Comment s’étonner, après cela, que l’Allemagne ait réussi à refouler tout ce qui pouvait contre-balancer ou neutraliser un peu son influence ?

En 1870, après Sedan, tous les journaux de Suède parurent encadrés de noir. Et, en 1914, après les massacres de Belgique et l’incendie de Louvain, les officiers de l’armée suédoise, délirans d’enthousiasme, se jetaient dans les bras les uns des autres en criant : « Mort à la BelgiqueI Gloire à nos frères d’AllemagneI Dans huit jours ils sont à Paris ! » C’est alors que l’épée suédoise faillit sauter hors du fourreau. Mais ce n’était plus celle de Gustave-Adolphe. L’épée suédoise actuelle sort de la manufacture de Solingen.

Elle ne sera pas dégainée, et c’est tant mieux, surtout pour elle. Car la situation a bien changé. La Suède apporte, semble-t-il, une conviction décroissante à ses manifestations de « germanite » aiguë. Son orgueil natif, tout enflé naguère par la force d’écrasement du grand voisin, a été sensiblement rabattu,