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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/829

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III

Le temps passe, cependant : ni 1915 ni 1916, ni l’écrasement de la Serbie après celui de la Belgique, ni la retraite russe de Pologne, ni la défaite de la Roumanie n’ont amené la paix victorieuse dont l’Allemagne, fatiguée de son grand effort, commence à ressentir un impérieux besoin. Qui pis est, de nouveaux alliés viennent successivement se ranger aux côtés de l’Entente, parmi lesquels la grande république de l’Amérique du Nord qui a fini par se sentir menacée dans ses traditions de liberté et d’honneur, aussi bien que dans son propre avenir économique, par l’humeur encombrante de l’Allemagne. Qu’à cela ne tienne : celle-ci s’empresse à dissimuler sa hideur trop connue sous un masque nouveau. La paix « sans annexions et sans indemnités » apparaît aussitôt à Pétrograd, puis à Stockholm, à Rome enfin. Que se cache-t-il effectivement sous ce vocable dénué de sens propre ? et comment l’interprètent ses principaux propagateurs ? Chronologie et exégèse doivent être ici minutieuses, si l’on veut saisir l’enchaînement des faits et des idées, ainsi que leur sens véritable.

L’évolution a commencé au lendemain de l’échec des offres insidieuses de paix formulées en décembre 1916 par les Empires centraux et dédaigneusement écartées par l’Entente, ainsi que par le président Wilson. Quiconque a pénétré l’âme allemande sait qu’elle présente un curieux mélange ou, plus exactement, une alternance synchronique de Grubheit et de Gemüthlichkeit, de grossièreté et de sentimentalité, de brutalité et de sensiblerie. Frédéric II n’a jamais pratiqué que la première de ces deux manières, tout en jouant avec nos philosophes ; Mme de Staël n’a vu et ne nous a montré que la seconde. Les diverses manifestations qui viennent d’être relatées relevaient exclusivement de la Grubheit ; avec le nouvel an de l’année courante, nous avons vu reparaître la GemÜthlichkeit.

« La guerre mondiale…, a dit alors l’onctueuse Reichspost de Berlin, est le fruit mûri par un système économique qui, au lieu d’avoir l’humanité pour idéal, ne s’est occupé que de gains à réaliser, qui a produit pour produire, qui n’a recherché que des marchés. Quand l’offre a dépassé la demande, la querelle naquit parmi les hommes et la concurrence a amené la