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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/813

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l’initiative hardie d’un grand et généreux Pape, à un acte officiel dont on ne saurait s’exagérer l’importance historique, à cette Encyclique Rerum novarum qui a été, au moment de sa publication, et qui demeure, après un quart de siècle écoulé, la charte du « catholicisme social [1]. » Si l’on veut connaître l’esprit et les tendances, et les articles essentiels du programme dont Albert de Mun s’est fait l’infatigable apôtre, c’est à ce document révélateur qu’il faut avant tout recourir.

« Les hommes des classes inférieures, déclarait l’Encyclique, sont pour la plupart dans une situation d’infortune et de misère imméritée. » Cette situation est la conséquence de l’individualisme révolutionnaire : « le dernier siècle a détruit, sans-rien leur substituer, les anciennes corporations, qui étaient pour eux une protection. » La justice sociale exige donc que cet état de choses soit modifié, qu’un remède soit apporté aux maux déchaînés par la concurrence sans contrôle et sans frein, et qu’à cette poussière d’individus dont se composent les sociétés modernes on substitue des organismes sociaux normalement constitués et sagement équilibrés. Il n’est pas juste, — et donc il n’est pas chrétien, — que la grande majorité des travailleurs ait à peine de quoi vivre, tandis qu’ « une fraction, maîtresse absolue de l’industrie et du commerce, détourne le cours des richesses et en fait affluer vers elle toutes les sources. » Les travailleurs ont non seulement le droit, mais le devoir de fonder des associations professionnelles, qui seront non pas de simples [2]

  1. Voyez sur tout ceci le beau livre de Léon Grégoire (M. Georges Goyau) sur le Pape, les Catholiques et la Question sociale, Perrin, 3e édition, 1899. — Cf. dans les Discours d’Albert de Mun, t. I, p. 592-593, la superbe page, si vivante et si émue, où le grand orateur évoque le souvenir de Léon XIII recevant au Vatican, dans la salle ducale, une députation des ouvriers de France, et les assurant de la protection de l’Église : « Le Pape parut, entouré de sa cour, dans sa soutane blanche, un peu voûté, mais se redressant bientôt avec majesté, pâle, presque diaphane, frappant comme une apparition ; il se fit un silence profond, et l’instant d’après troublé seulement par le bruit de ma propre voix, lisant avec l’émotion que vous devinez l’adresse où nous présentions au Pape la députation des travailleurs de France, pour lui demander de prendre en main leur cause et la défense de leurs intérêts ; puis Léon XIII se leva, et, debout sur les degrés du trône, le regard brillant, la physionomie comme inspirée, le bras dessinant, avec une étonnante énergie, des gestes superbement expressifs, il prononça en français, avec un peu d’accent, mais d’un ton parfaitement distinct, ce discours que vous avez publié, où, revendiquant pour l’Église catholique le titre glorieux de protectrice des ouvriers, il définissait avec une incomparable hauteur le rôle et le devoir des gouvernemens, des maîtres et des ouvriers dans le grand débat qui agite le monde du travail. »
  2. Discours, tome V, p. 270-271.