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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/77

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Pelleport, le jeune lieutenant de Pelleport, obtenait quelques jours de permission, et venait les passer à Champlevrier, où il savait retrouver les siens. On devine la profondeur de son émotion en revoyant, après si longtemps, dans son cadre d’eaux et d’ombrages, le vieux castel paternel. Mais il la ressentait encore plus violente en entrant dans le bureau même de son père, et là, son cœur débordait. Car tout parlait trop haut du héros au milieu de toutes ces choses où il avait si longtemps vécu, ou qui rappelaient si douloureusement sa mémoire, depuis les papiers et les livres si souvent feuilletés par ses mains et les glorieuses archives de famille ou dormaient, comme dans un trésor, sept cents ans de sacrifice à la patrie, jusqu’à son grand portrait en soldat d’où son regard vous suivait toujours, et où il semblait toujours vivre !


UN PETIT LIBRAIRE PARISIEN

Un matin de novembre 1915, les élèves du lycée Carnot, habitués à venir faire leurs achats de plumes et de cahiers à la petite librairie-papeterie voisine du collège, la trouvaient fermée pour cause de décès. Le libraire, M. Munier, était mort pendant la nuit, et une lettre encadrée de noir l’annonçait à la clientèle, sur les volets de la boutique. Décoré de la médaille militaire et de la croix de guerre, chevalier de la Légion d’honneur, engagé volontaire au 104e d’infanterie et gravement blessé en Champagne, il venait de succomber à ses blessures, et son histoire aurait pu s’ajouter à celles des héros classiques cités dans les manuels qu’il vendait à sa clientèle d’écoliers.

Quarante et un ans auparavant, le jeune Munier, âgé alors de douze ans, était entré comme apprenti à l’imprimerie Chaix. Puis, obligé de passer par le régiment, et déjà cocardier dans l’âme, il partait comme volontaire pour le Tonkin, d’où il revenait, au bout de six ans, médaillé militaire et sergent-major. Il n’eût pas fallu grand’chose pour le retenir alors dans l’armée, mais il n’aimait pas qu’elle. Il avait laissé une fiancée en France, et l’amour parlait plus haut chez lui que l’amour des armes. Il se mariait, une sœur de sa femme se mariait aussi le même jour, et les deux mariages se célébraient ensemble., Un même repas réunissait, le soir, les deux noces dans un restaurant du boulevard de la Chapelle et, le dîner fini, le bal