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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/694

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comme ceci : « Bossuet enseigne que tout n’est pas opinion dans les affirmations auxquelles les hommes s’attachent. Il y a, selon lui, des vérités, il y a des certitudes fondées, établies de façon à n’être mises en doute que par la mauvaise foi ou par l’ignorance. Ni à l’une ni à l’autre de ces deux causes d’erreur, Bossuet n’admet que le vrai soit sacrifié. Supposé qu’il s’agisse du vrai en des matières de grande conséquence pratique, il s’ensuivra que les pouvoirs publics auront le devoir de le défendre. » C’est, dira-t-on, la raison même ; ou bien l’on dira que c’est la théorie même du despotisme. Voyons un peu la théorie du libéralisme parfait. M. Dimier la trouve chez un de nos plus vains orateurs qui, un jour, célébrait comme la plus belle conquête des temps modernes le droit de se tromper de bonne foi. L’auditoire, là-dessus, applaudit ; et la bonne foi dans l’erreur semble une espèce de sainteté digne d’éloges. Pourtant, l’erreur, commise de bonne foi, n’est pas moins une erreur ; et les idées ont des conséquences de fait : et les idées fausses, les pires conséquences. Un calculateur qui aurait l’intime conviction que deux et deux font cinq, ou trois, serait de bonne foi, s’il enseignait aux petits enfans, le long des chemins, que deux et deux font cinq ou trois ; de mauvaise foi, s’il enseignait, l’imposteur, que deux et deux font quatre : son imposture vaudrait mieux, néanmoins, que sa probité folle. Un citoyen qui serait persuadé qu’en temps de guerre il faut Livrer sa patrie à l’ennemi serait de bonne foi, s’il la livrait : il vaut mieux qu’il ne la livre pas. C’est une absurdité, de recommander à l’estime et l’amitié des multitudes l’erreur sincère. Seulement, vous aurez donc à choisir, entre les opinions, celles qui sont des vérités ? Cela ne vous effraye-t-il pas ? M. Dimier concède que l’on peut épiloguer sur le choix des vérités qu’il faut, à une époque déterminée, garantir contre toute contestation : « quant au principe, il est certain. »

Le principe que pose M. Dimier n’est pas douteux, en effet. Chaque époque a maintenu ses idées, et non pas ses idées de hasard, mais bien ses idées indispensables, que les circonstances l’obligeaient à préserver et sans lesquelles tout se détraquait. J’ajoute qu’on exagère aussi le changement qui, d’une époque à l’autre, modifie les conditions de l’existence. Il y a du changement : le changement n’est pas tel qu’il aboutisse à une nouveauté complète. On exagère la mobilité humaine ; et l’on oublie d’observer ce que l’humanité a de permanent. Les évolutionnistes ont popularisé une étrange notion de perpétuel devenir, qui fait que nous n’osons plus nous établir en aucun moment de la durée. Nous anticipons les lendemains et les