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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/650

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dans la ville ceux qui en partaient déjà ; la foule qui envahissait l’entrée des gares se heurte à celle qui en sort ; on s’interrompt de bourrer malles et valises de ce que l’on a de plus précieux ; on quitte la maison pour se joindre aux groupes sur les places publiques. La curiosité succède à la crainte. On s’arrache les éditions spéciales des journaux ; on court à la Rouskaïa Volya, fertile en dépêches sensationnelles : « Korniloff est à Longa… Korniloff a envoyé son ultimatum au gouvernement provisoire… ses premiers cavaliers ont atteint Gatchina… » On se regarda ; la même pensée est sous tous les fronts : pour qui prendra-t-on parti ?… Inquiétant dilemme… La révolution bénévole, la révolution indulgente qui permettait de tout penser et de tout dire a fait son temps. Une autre est survenue qui commence à écouter aux portes. Goutchkov est arrêté ; Pourichkiévitch va l’être… D’autres, beaucoup d’autres encore le seront… L’étudiant tourne les yeux du côté de la forteresse Pierre-et-Paul et se tait ; le soldat, méfiant, hoche la tête et prend le chemin de sa caserne ; le marchand circonspect écoule, et passe… On prendra parti plus tard. D’abord, il faut savoir…

Savoir quoi ?… Qui a raison ? Non, mais qui l’emportera… Selon toutes probabilités, c’est pour celui-là que la majorité prendra parti. A cette heure, tout dépend de l’attitude du gouvernement. Qu’il ait une minute de faiblesse et il est perdu. La masse suivra le plus fort…

A l’ultimatum du général Korniloff demandant pleins pouvoirs pour constituer un nouveau gouvernement, M. Kérensky a répondu en intimant au généralissime l’ordre de résigner son commandement et de quitter l’armée. Puis il a proclamé la ville et le district de Pétrograd en état de siège. En hâte, les Soviets, celui des ouvriers et soldats, comme celui des paysans, se réunissent : on oublie la famine, chaque jour plus menaçante, la marche des Allemands, dont le pas retentit, là-bas, sur la chaussée de Pokoff et le long des collines boisées de la Courlande ; il faut parer au danger le plus proche. Le palais de Tauride, le palais Marie reprennent leur figure. mystérieuse et tragique des grands jours ; la foule stationne, anxieuse, sous les fenêtres et devant les péristyles… Les Conseils siègent toute la nuit. Le résultat de ces délibérations est que pleine liberté est laissée au président du Conseil. Les ministres démissionnent : Kérensky est dictateur.