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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/643

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C’est là qu’est le danger : un petit drame se joue entre nous sans que vous en ayez l’impression. Votre défaut de compréhension nous disjoint, malgré mes efforts, et vous vous entêtez à traiter de lubies ce qui est transformations profondes de l’esprit. La guerre m’a conduit à une révision des valeurs que vous vous refusez à admettre ; vous souhaitez tout prendre légèrement, et cette insouciance qui nous ruine dissociera encore demain des milliers d’êtres.


LA NUIT VIENT…

Souple, douce, insinuante, la nuit aux gestes lents approche ; elle se glisse muette et grise et d’abord humble, puis se hausse, emplit l’espace et l’assombrit ; elle enveloppe la colline, et les grands arbres nus, le jardin vide et la vieille maison, et les yeux qu’elle embue et l’âme qu’elle endeuille.

Tout se voile et l’être sans défiance est pris à ce jeu triste ; tout s’éteint ; les choses paraissent s’éloigner et décroître ; la voix sourde de la ville immense qui s’étale au bord du fleuve semble plus anonyme encore dans le soir.

J’ai agi tout le jour, non par goût de l’action, mais pour ne plus penser à ceux que j’ai laissés là-bas. J’ai voulu oublier leurs souffrances que je ne partage plus, la mort qui les guette, les larmes et les étreintes du départ, et j’ai goûté un peu de paix dans le tourbillon salutaire de la vie…

Mais, sous ton poids, nuit souple et froide, l’heure présente et mon repos factice sombrent. Tout le faux décor dont je m’entourais, tout l’air truqué que je respirais, se volatilisent ; ce qui est, fuit sous mes doigts…

Je sens le danger et veux me défendre du mal que tu vas me faire. Je saisis au passage un fait d’aujourd’hui, une image présente, un visage entrevu quelques heures plus tôt, une parole dite, une douleur même, ou la tâche que je veux m’imposer demain… Je m’y cramponne, et tout s’effrite, fond, s’évanouit. ;


* * *

Voici tout le passé qui monte… Je ne peux plus lutter ; mon