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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/642

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DISCORDANCES

Comme on entend mal, quand on voit trop bien !

L’œil fait tort à l’oreille, et la distrait, et détourne d’elle mille perceptions subtiles.

Comme on voit mieux une âme quand on l’écoute au lieu de la chercher dans les reflets d’un visage ! On farde ses joues et ses yeux, — mais on ne farde pas sa voix. On a si peu l’habitude de la surveiller, de la truquer, — lorsqu’on le tente, on y parvient si mal, — que l’artifice éclate à l’oreille attentive. L’hypocrisie d’un être se décèle dans sa voix et dupe vos yeux, mais, par ailleurs, la voix révèle aussi les manies de l’âme, et, prenante, vous la montre enthousiaste et oublieuse.

Cette remarque faite, j’ai appris à écouter, comme déjà à espérer et à attendre, à vivre et à mourir. Et maintenant, je juge d’instinct les êtres par l’ouïe mieux que je ne les jugeais jadis d’un regard.


* * *

Vous qui parlez en ce moment, sans défiance, loin de mes yeux et si près de moi, comme vous redouteriez mon silence, si vous pouviez deviner mes penséesI Je vous aperçois moins, mais vous entends bien davantage, et votre voix me livre en un instant le secret de votre âme vraie que mon œil charmé par votre visage n’avait jamais pu pénétrer. Il me semble que vous n’êtes plus vous-même et que l’être que voilà m’apparait pour la première fois.

Qui êtes-vous, vous que je retrouve après vingt mois d’absence, et pourquoi être si différente de l’image que je gardais ? Je sais que je vous juge maintenant, à votre insu, telle que vous êtes ; mais là n’est pas la seule raison de la discordance naissante de nos âmes.

Peut-être me suis-je tracé de vous, en esprit, durant ces jours si longs, une image factice ; mais peut-être aussi avons-nous évolué l’un et l’autre, loin l’un de l’autre, et dans une atmosphère différente. Je me suis tellement modifié, et vous avez si peu l’air de vous en rendre compte !