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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/635

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Je reviens triste, faible, et cette vie bruyante où je baigne d’un coup m’étreint d’une douleur mauvaise. Je reviens le cerveau rempli d’images de souffrance, le cœur meurtri de la douleur des autres et du martyre des choses, le corps usé par un effort excessif ; je revois malgré moi les villages détruits, la terre saccagée, éventrée, les ambulances, les hôpitaux et leurs misères physiologiques, les blessures affreuses, les maladies, l’enfer des souffrances morales ; j’entends encore le crépitement du long brasier de douleurs, qui, brûlant de la mer à la Suisse, arrête l’ennemi devant son mur de feu, et je me demande par quel sortilège tous ces êtres qui m’entourent ignorent qu’on souffre et qu’on meure près d’eux et pour eux.

Le vent apporte jusqu’ici les échos de la bataille, mais on s’y est accoutumé. Par une adaptation progressive, ces femmes, ces hommes jeunes et vieux ont accepté la guerre, source d’ennuis petits ou grands, de petites gênes ou de larges gains, ils n’y songent pas plus qu’on ne songea la pluie, — quand il fait beau.

L’insouciance, la densité même de cette foule me font mal. J’ai l’impression d’arriver après un long temps révolu dans un monde nouveau. Les mœurs m’en seraient étrangères, mais ne me déconcerteraient pas plus que ces voix qui sonnent légères dans l’air tiède. Je n’aperçois pas les visages ; l’énigme des sons n’en est que plus pressante, et je voudrais dire à tous ces êtres dont la joie malséante m’étourdit : « Vous ne devriez pas rire. »


LA MAISON

La voici, renfoncée et maussade.

Voici le vaste ; porche et la cour misérable où cent fenêtres regardent le vide morne ; devant moi l’escalier vieilli, déroule ses murs crayonnés et déteints et ses marches usées qui penchent vers la rampe.

Je monte lentement, et, au tournant, apparaît sans paillasson la double porte rouge, veinée de noir, où les deux boutons de cuivre et la plaque du verrou de sûreté mettent trois taches de jaune terni.

Mon cœur bat plus vite. Subitement ces planches peintes prennent pour moi toute leur valeur de symbole. Je les ai jadis