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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/633

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Il y a eu aussi des « piques » de femmes, qui ont achevé de tout gâter. A l’approche de la séparation, le ménage ne se contient plus. L’aigreur est assez forte pour que Bergeret efface en son journal tous les éloges, déclare qu’il a été trompé, qu’il était « avec des gens faux. » Il se repent surtout de s’être « trop enthousiasmé » pour les connaissances du peintre, qui sont « de peu de ressources à un amateur, étant noyées dans beaucoup de fantaisies. » Jolies fantaisies de Frago, si subtiles et si sages, l’ingratitude qui vous accable est surtout faite de sottise.

Cette grande colère tenait aussi à un malentendu sur la propriété des portefeuilles de Fragonard, que le voyage avait largement garnis. Celui-ci avait accepté d’être le guide et le maître à dessiner de Bergeret, mais il entendait reprendre ses propres études. L’autre, en les réclamant, voulait avoir fait non seulement le beau voyage, mais la belle affaire. Il y eut, dit-on, procès ou menace de procès. Bergeret préféra payer, trop heureux de conserver, même à gros prix, les productions d’un talent qu’il ne dédaignait qu’en paroles.

La réconciliation ne tarda guère. Bergeret, étant devenu veuf, épousa la belle gouvernante qu’il avait menée en Italie, et la demoiselle Vignier, devenue la seconde Mme Bergeret, se plut à revoir ses compagnons de voyage au château de Cassan, où son mari l’avait installée. Fragonard, désormais « l’ami Frago, » fut reçu à mainte reprise, avec sa famille, dans cette riche demeure, au bord de l’Oise, proche la forêt de l’Isle-Adam, où Balzac recueillit plus tard le souvenir d’étranges prodigalités du financier. Il lui arrivait, parait-il, d’illuminer pour lui seul ses pittoresques jardins et de se donner à lui-même une fête somptueuse ; puis, « ce bourgeois Sardanapale était revenu d’Italie si passionné pour les sites de cette belle contrée que, par un accès de fanatisme, il dépensa quatre à cinq millions à faire copier dans son parc les vues qu’il avait en portefeuille. » Que sont devenues les merveilles de Cassan ? qu’en reste-t-il dans les terres dépecées par la Révolution ? et quelle part avait pu prendre Fragonard à ces fantaisies originales, qui rappelaient aux voyageurs leur chère Italie ?


PIERRE DE NOLHAC.