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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/604

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que nous puissions rappeler à chaque circonstance quelques-uns des « traits éternels » de la France.

Nous débutons modestement. C’est mon compagnon qui ouvre le feu devant un auditoire restreint, mais choisi, dans un vague petit local attenant à la salle Diligentia. Sa conférence sur le « réalisme » français, littéraire par son thème, morale et actuelle par sa conclusion, fait aussitôt apprécier son talent ferme, sobre, sa parole incisive et sûre. Au silence recueilli qui est celui des auditoires hollandais, succède, après la séance, une de ces chaleurs d’approbation émue qui disent l’adhésion profonde. Ce faible lot d’assistans renferme bien des unités de valeur, littérateurs, attachés de légation, comité d’Alliance française, dames haut placées dans la société de la capitale, et même à la Cour. Et aussitôt les encouragemens, les demandes : « Il faut des salles plus vastes, des annonces mieux faites ; continuez, redoublez : nous amènerons nos amis, des amis de la France, et ils sont nombreux ici, allez ! » En effet, la presse soulignait, appréciait avec une bienveillance croissante notre parole. Déjà on nous demandait dans plusieurs villes, où l’Alliance française a un Comité, parfois présidé par le pasteur wallon. M. Edouard Soulier se multipliait aussitôt à la Haye, où son activité produisait chaque jour des fruits plus nombreux.

J’en eus la preuve lors de ma première conférence, sur « la France d’après Michelet. » Une vaste salle de la Ruyterstraat, très fournie d’auditeurs ; la légation de France, l’Alliance française, au grand complet ; la sympathie la plus vive ne cessant pas un instant ; et, pendant la « pause » (la conférence, en Hollande, se fait en deux parties et se coupe d’un entr’acte), un journaliste venant me demander le texte d’une citation de Montesquieu que la salle avait saluée d’une salve, contre son usage. Le lendemain, la belle parole de notre grand philosophe faisait le tour de la presse [1].

  1. La Gazette de Hollande du mercredi 28 février consacrait à cette soirée un long article, dont voici un extrait : « La salle entière éclata en applaudissemens lorsque le conférencier rappela cette phrase de Montesquieu qui, ayant dit qu’il fallait préférer sa famille à soi-même, et sa patrie à sa famille, poursuivait son idée en disant : « Si on me proposait une chose qui fût utile à mon pays, et qui « fût nuisible à l’Europe et à l’humanité, je la repousserais comme un crime ! »
    Et le journaliste hollandais poursuit à son tour : « Cette France si belle, si idéaliste qu’a vue Michelet, est-ce la France du passé, ou bien, au contraire, la France n’est-elle pas aujourd’hui plus belle et plus idéaliste qu’aux plus glorieuses périodes de son histoire ? » — Cette citation suffira à donner le ton des journaux hollandais, qui ne s’est pas démenti durant tout notre séjour, et n’a donné lieu à aucune note dissonante ou contradictoire.