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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/595

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Nous avons manqué cette scène d’une heure et nous nous en consolons difficilement !

Enfin, enfin, le départ s’esquisse, le lundi matin 12. Ce sera pour le soir même, mais chut ! Nous mettons le point final à ce séjour forcé en invitant à déjeuner le jovial et cordial consul, un Ecossais magnifique dont les soins nous entourent paternellement. Par lui, nous sentons ce qu’est et ce. que sera la sauvegarde britannique. Les précautions les plus minutieuses sont prises, nous en aurons bientôt la preuve. On risque l’accident, naturellement, mais non la capture, pire pour nous que la mort. Un shake-hands vigoureux, un dernier toast patriotique et nous filons.


EN MER DU NORD

12-17 février.

Ce départ furtif, l’oublierai-je jamais ? Un chapitre de Rocambole. Je reverrai toujours, dans le brouillard « purée de pois, » l’arrivée déjà ténébreuse entre quatre et cinq heures, les glissemens dans les docks, l’isolement de nos personnes dans les baraques policières, notre acheminement individuel vers des contrôleurs soupçonneux, sous la lumière pauvre, le silence funèbre sur toute cette cérémonie, enfin notre « internement, » précédés d’un falot, sur un vague navire dont je ne sus le nom que le lendemain. Il ne doit pas être commode, fichtre ! de passer par ces grilles si l’on n’a la conscience nette. La guerre a d’ailleurs supprimé tout confort. Notre cher compagnon Blessé, Gustave Cohen, est véhiculé au bateau sur une brouette à colis, d’ailleurs traité avec d’infinis égards, et nous aussi, quoique moins intéressans. A bord, dans l’unique « salon » si peu salonnier, on se regarde, on s’observe. On est douze. Aucun, évidemment, ne voyage sans motif grave. Pour ces douze, le navire fait son voyage risqué. Cela devient très attachant.

Quatre jours et demi dura le séjour sur le Kirkham-Abbey, pour effectuer un trajet qui ne prend pas tout à fait, en temps ordinaire, une demi-journée. On stoppa, on mouilla, et surtout on zigzagua, plus qu’on ne navigua. Les traversées d’Angleterre en Hollande variaient alors d’un à sept jours, suivant les ordres et contre-ordres. L’état des « routes » marines se signalant à mesure et autrement que par la télégraphie sans fil,