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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/583

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patron religieux ou héroïque, pris dans la légende ou dans l’histoire, et qu’on fête avec grande piété et grande pompe.

Le patron du 15e régiment est le héros Stevan Sindjélitch, qui combattit avec trois mille hommes contre les quatre-vingt mille Turcs de Kourchid Pacha, et fit sauter la citadelle de Nich, le 19 mai 1809, anéantissant, sur les corps de ses derniers soldats mourans, un grand nombre d’ennemis et lui-même.

La Slava, qui commémore ce héros, comporte un programme très varié : office divin, discours du commandant, banquet, exercices de gymnastique, chants et danses. Cela peut rappeler les fêtes viriles de la Grèce, avec leurs soldats devenus athlètes, musiciens et chorèges. Pour moi, c’est au moyen âge chevaleresque et féodal qu’un tel spectacle me ramène ; j’oublie le paysage macédonien, et les évocations classiques, et je crois vivre un épisode de nos chansons de geste.

La cérémonie religieuse est très belle. Trois popes s’avancent, éclatans de couleurs splendides. L’un est tout de soie crème à fleurs bleues ; l’autre est tout d’or jaune, et le troisième semble une large fleur violette, une large pensée de velours chatoyant et sombre. Ils sont debout, près de la table, et leur grave psalmodie s’élève vers le ciel orageux qui s’éclaire lentement et s’ensoleille ; un chœur de voix mâles répond par une supplication répétée, insistante. La Serbie gémit par ces voix. Elle demande miséricorde, sans se lasser, à la Puissance mystérieuse qui doit être toute pitié, mais aussi toute justice. Puis, trois hommes viennent se placer en face des popes : le colonel du régiment, le plus ancien sous-officier, le plus ancien soldat. Un prêtre leur remet le pain rond qu’ils prennent en leurs mains rapprochées et font tourner lentement, lentement, et qu’ils baisent enfin, avec respect, têtes penchées et mains unies.

Quelqu’un me dit : « C’est un très vieux rite qui existait déjà lorsque la Serbie était païenne. Il s’est perpétué à travers les âges et s’est associé aux rites du culte chrétien. » Sans doute, c’est le symbole de la fraternité nationale par la communion du pain, l’accord des hommes du même sang pour vénérer la terre maternelle dans le froment pur, aliment premier, nourriture essentielle des races. Belle cérémonie qui parait plus auguste en ces jours d’éprouvé et parle profondément au cœur. Avant de gravir son Calvaire, le Christ voulut « rompre le pain » avec ceux qu’il aimait. La Serbie a déjà souffert sa