Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/574

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


normales, qui affligèrent leurs ancêtres et qui affligeront leurs descendans. Elles me regardent avec une curiosité sans jalousie, comme un phénomène imprévu, et m’examinent de la tête aux pieds. L’idée très confuse qu’elles se font de la France et des êtres qui l’habitent s’associera désormais à mon souvenir. Elles comprennent difficilement que les officiers me traitent avec déférence, bien que je sois cette créature inférieure : une femme !

L’une d’elles veut me montrer sa maison. J’entre dans une pièce basse et presque vide, qui a pour tout mobilier une natte, une icône, un chaudron et un berceau d’enfant, en bois brut, suspendu par des cordelettes. La maîtresse de céans, jeune femme courte et râblée, au front bombé, au type un peu hunnique, dépose dans le berceau son nourrisson de cinq à six mois, gainé comme une chrysalide dans ses langes ; puis elle me fait signe d’attendre et disparait. Je devine qu’elle est allée chercher quelque broderie pour me la faire admirer. L’enfant s’agite dans le berceau, crispe sa petite face jaune et fixe sur moi ses yeux pâles. Il a peur, ou faim, ou froid. Il va pleurer. Pour l’apaiser, je balance doucement la couchette en forme de crèche, et le petit se calme tout à coup. Ses yeux vagues, couleur de fleur flétrie, suivent tous mes gestes ; sa bouche pâle ébauche un sourire. Je pense au destin de ce pauvre être, que le hasard m’a mis entre les mains pour un instant, un enfant comme furent mes enfans, que je berce comme je les ai bercés, et qui, pourtant, est si loin, si loin de, moi, si totalement étranger à ce que sera ma vie ! Que deviendra-t-il, et par quelles routes s’en ira-t-il vers la fin commune ? Sera-t-il un paysan de Macédoine, fanatique et borné, voué à subir les exactions des fonctionnaires et la férocité des comitadjis ? Ou bien, s’il est né fille, pour son malheur, mènera-t-il une existence de femelle épuisée par la fécondité, de bête de somme usée bientôt par le travail ?… De ce qui fait, pour nous, le prix de la vie, de la beauté, de l’art, de la pensée, que saura-t-il ? Quelques grossières superstitions, quelques images dorées dans une église, quelques chansons transmises par la tradition populaire ; peut-être, à vingt ans, une obscure émotion tendre mêlée à l’instinct animal, et très vite oubliée…

C’est à cela que je songe, tout en berçant le petit bébé balkanique, plutôt qu’à le « pouponner, » car je ne suis pas très « pouponnière » par goût, et je ne me précipite pas sur les