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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/552

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un lepta, et boivent, chacun à son tour, le lait qui sent l’odeur âcre de la bête, et qui suffira, pour de longues heures, à les rassasier…

Souvent, je vais, à cette heure matinale, jusqu’aux abords du quartier turc. Les rues sont jolies, avec la féerie des couleurs qu’y mettent les boutiques des limonadiers et celles des marchands de légumes. Les limonadiers ont de grandes carafes pleines de pierreries liquides, rubis, grenat, topaze brûlée et topaze claire, protégées par des bouchons d’or qui sont des citrons. Les marchands de légumes entassent, sur le sol, des courgettes et des melons d’eau, verts comme les grès de Galle ou d’un jaune de lune levante ; des aubergines en satin violet, des cerises d’un rouge translucide, des prunes en agate, des pêches aux joues fardées et de petits poivrons qui semblent les parens lointains de la fleur de grenadier, car ils ont le même ton de cinabre. Et que d’autres étalages bariolés et comiques retiennent ma flânerie ! C’est le magasin du mercier qui se pavoise de cotonnades imprimées avec paysages et inscriptions : « Souvenir de Salonique. » C’est le vendeur de cartes postales ; monumens helléniques et couples d’amoureux bien frisés dans des attitudes suaves. C’est le confiseur qui embaume la rue d’une odeur de loukoum. Entrerai-je chez les derviches, dans le jardin frais et funèbre, où des tombes brisées gisent parmi les herbes hautes, où des petites filles jouent autour d’une vasque habitée par des cyprins, où le prêtre affable et cérémonieux m’offrira une chaise sous la tonnelle qu’un jasmin léger voile et parfume ? Irai-je me reposer dans la pénombre glaciale de Saint-Demètrios, devant la chatoyante splendeur des mosaïques byzantines ?

Il ne faut pas beaucoup de temps pour que le vacarme quotidien se ranime, à tous les coins de la ville, et dès neuf heures, le soleil mord, l’air est poussiéreux et brûlant. La promenade que j’ai tentée devient une fatigue. Je cherche l’ombre des rues étroites pour regagner l’hôtel. Déjeuner dans la longue salle à manger vitrée comme une serre. Aux petites tables, des officiers grecs en dolman de toile blanche, avec leurs épouses corpulentes ; des Français qui essayent de rire, des Anglais qui se sont mis à l’aise en réduisant leur vêtement au minimum : chemise kaki ouverte jusqu’au creux de l’estomac, culotte de toile guère plus grande qu’un caleçon de