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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/525

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de déplorer qu’une telle répression n’ait pu avoir lieu qu’au prix d’une vie humaine et de cruelles blessures. D’ailleurs mes soldats, comme les rapports en font foi, ont montré un sang-froid louable et de la modération, si bien que le général commandant en chef a reçu l’ordre de leur exprimer ma satisfaction. »

L’antipathie des populations ne va pas seulement à l’armée ; elle est bien plus universelle. Les annexés étaient de caractère souriant, légers, avec la gaieté des régions du vin et ces manières faciles propres aux pays démocratiques. Goerres a fait ressortir, dans ses pamphlets, en quelle opposition foncière ils se trouvaient avec des Prussiens, et il s’est plaint que ceux-ci n’aient rien fait pour se mettre à l’unisson. « Litthauer seid ihr ! leur clamait-il indigné, vous êtes des Lithuaniens ! » En effet, les sujets de Frédéric-Guillaume apportaient sur la rive gauche du Rhin leur accent inconnu, leur raideur, leur orgueil, et prenaient des attitudes insultantes. A Cologne, à Düsseldorf, à Aix-la-Chapelle, à Coblence, partout où ils se trouvaient en nombre, ils se conduisaient comme en terrain conquis. Nous avons vu, à propos des émeutes de 1846, en quel style le roi écrivait à ses sujets. Mais ses ministres, ses fonctionnaires, de plus élevés aux plus humbles, proféraient eux aussi des paroles sans aménité et se donnaient des allures cassantes. Alors dans les rapports journaliers entre les envahisseurs et les envahis, les injures se croisaient : « Rheinische Lümmel, Brutes rhénanes ! » disaient les premiers, et les seconds répliquaient : « Preuss, hungriger Preuss, Prussien, Crève-la-faim de Prussien ! » « Le mot de Prussien, écrit Karl Schurz, avait dans la bouche du peuple la valeur générale d’une insulte passablement offensante. En fait, quand dans une dispute d’écoliers l’un avait traité l’autre de Prussien, alors il lui était difficile de trouver mieux. » L’opposition, toujours très âpre, était nourrie par des pamphlets venus du Palatinat ou de la Hesse, comme ce libelle intitulé. Félicité rhénoprussienne, imprimé en 1832 chez Ritter, à Deux-Ponts, et que signale à Berlin le général Rochus von Rochow en indiquant qu’il est propre à soulever le Rheinland.

Donc la Prusse s’était donné pour tâche d’inculquer aux Rhénans la discipline militaire et l’application au travail, mais elle les trouvait frondeurs, entêtés dans la résistance, et fort peu disposés à obéir : elle les méprisait. Alors les sentant