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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/357

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venue, quelle situation y occupait chaque auteur, quelle note y apportait chaque œuvre nouvelle. Il ne risquait pas de commettre de ces erreurs d’appréciation qui font prendre à certains critiques, nés d’hier, je ne dis pas le Pirée pour un homme, mais des bâtons flottans pour un cuirassé. Il avait cette justesse de perspective qui place tout de suite chacun à son rang, cette pratique familière qui exclut les fautes de mesure et les enthousiasmes excessifs. Cela lui permettait de se reconnaître avec une aisance merveilleuse à travers l’innombrable production qui l’assaillait en marée montante. Anglais, allemands, russes, espagnols ou italiens, tous ces livres qui lui venaient du monde entier, il les feuilletait d’un doigt agile, en mettait quelques-uns de côté, et finalement arrêtait son choix sur celui qui méritait le mieux d’être présenté au public français.

Comment il s’y prenait pour le faire goûter du lecteur, avec quelle souplesse, quelle aisance et quel charme, c’était pour nous tous, ici, un plaisir renouvelé à chacun de ses articles. Il commençait par donner sur l’auteur, sur sa personne, sur son milieu, les indications qui nous faisaient lier connaissance avec lui, et jamais il ne se perdait dans les détails inutiles et les notions encombrantes. Ses analyses étaient de même des chefs-d’œuvre de l’art de déblayer : il écartait résolument tout ce qui n’était que beautés confuses et développemens parasites, pour aller droit à l’essentiel. Il simplifiait, il élaguait, il clarifiait. Tout en expliquant les œuvres, il les recréait à mesure et les refaisait en imagination. Combien de fois n’est-il pas arrivé qu’en apercevant son livre à travers l’étude du critique l’auteur prit plus nettement conscience de ce qu’il avait voulu faire ! Dégagée de tout ce qui la masquait ou la faussait, l’idée avait repris sa vertu plastique et l’œuvre avait retrouvé la pureté de ses lignes. Presque toujours, afin de nous mettre à même d’apprécier la manière de l’écrivain, Wyzewa traduisait, comme il savait traduire, les passages les plus significatifs. Il notait le succès obtenu, ou les protestations soulevées dans le pays d’origine. Pour ce qui est de son opinion personnelle, il se contentait de l’insinuer et de la faire courir presque insensiblement à travers le compte rendu. Tout cela, en quelques pages, d’un tour si agréable et parées de tant de grâce, qu’on ne songeait qu’ensuite à en louer la solidité et souvent la profondeur. Ainsi, pendant trente ans, il ne s’est pas passé hors de France un