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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/338

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lointains ? Dans quelle légende brumeuse d’Islande, où danse la sorcière et où les guerriers s’enivrent sur la tombe des héros ?… Mais dans la légende nordique, on ne voit pas un misérable fou enchaîné qui, de toute sa force et de tout le désir de son estomac affamé, tire lamentablement sur sa chaîne pour aller prendre sa part au festin ! J’étais bien en Islam, pays des cavaliers, de l’amour sensuel et rapide, et des inépuisables détresses, où la sagesse se résume en ces mots : l’amour dure sept secondes, la fantasia sept minutes, — et la misère toute la vie.


V. — LA FÊTE DE L’AÏT SRIR

C’était sur le plateau désert, rocailleux, poussiéreux, couvert de palmiers nains, où la puissante muraille de pierres et de terre rouge, qui sert d’enceinte aux jardins de Rabat, vient presque se confondre avec les pierres et la terre rouge de la mystérieuse Chellah. Une immense porte en ogive, ouverte dans l’épaisseur du mur, laissait voir, au milieu de grands espaces vides, entourés aussi de murailles et de cactus épineux, le palais du Sultan, murs blancs et tuiles vertes, encore inachevé, — ces palais du Maroc ne sont jamais finis ; — les orangers, les vignes, les verdures des jardins ; les maisons clairsemées de la ville française, et, au-delà, les blanches terrasses de Rabat et de Salé, étendues comme une lessive qui sèche au bord de la mer. de l’autre côté de la muraille, s’en allait à perte de vue une immense campagne, fortement vallonnée, brûlée par le soleil, sans arbres, sans buissons, où vaguaient quelques troupeaux.

Sur ce plateau désolé, - des soldats noirs faisaient la haie, superbes, étonnans à voir avec leurs visages de nuit, leurs éclatans turbans croisillonnés de laine verte, des gants blancs, et leur bel uniforme écarlate. Derrière eux, s’alignaient des cavaliers en burnous, le capuchon sur la tête, le fusil à la main, tout blancs par-dessus ce buisson rouge. Et cette longue ligne, rouge et blanche, s’en allait depuis la porte en ogive jusqu’à une tente dressée là-bas, au milieu des rocailles, et sous laquelle, ce matin-là, le Sultan du Maroc allait venir faire la prière, pour célébrer, suivant l’usage, la fin du Ramadan.

Dans l’ombre de la muraille rougeâtre, invraisemblablement