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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/335

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Chaque vendredi, sur cette lande, dans ce cimetière si nu d’Islam, où toute représentation d’une forme humaine est interdite, se dresse, comme par miracle, tout un peuple vivant de statues. Ce sont les femmes qui, ce jour-là, viennent encenser les morts, causer entre elles et respirer un autre air que l’air prisonnier du patio. (Encore toutes n’ont pas le loisir de venir s’asseoir sur les tombes, et quand on est d’une très noble origine, la mort elle-même n’a pas le privilège de vous faire quitter la maison.) Le triste haïk blanchâtre cache toujours aux yeux les visages et les robes aux riches couleurs, mais, ce jour-là, on lui pardonne à la triste serviette-éponge, tant il y a de noblesse dans ses beaux plis antiques, qui mettent auprès de chaque tombe une image achevée de la mélancolie.

Et partout, des bouquets d’enfans, jaunes, verts, rouges, violets, toutes les couleurs de l’arc-en-ciel doucement voilées de mousseline. Entassés à dix ou douze dans l’intervalle de deux pierres grises, comme dans un bateau fleuri, sous la gaule d’un maître d’école, ils chantent des versets du Coran, en balançant leur tête si comiquement sérieuse au fond du capuchon pointu ! La dune, à l’ordinaire silencieuse, retentit de leurs voix aiguës et de leur chant précipité. Une prière finie, tous ensemble ils s’envolent comme un essaim diapré, pour s’abattre sur une autre tombe, entre deux autres pierres grises. Nulle hésitation dans leur course. Comment ont-ils distingué ces deux pierres parmi tant d’autres exactement pareilles ?… Déjà leur troupe a reformé sa corbeille fleurie ; leur maître, moins agile, les rejoint avec sa gaule ; et la mélopée recommence, le même pépiement d’oiseaux, tandis que là-bas, sur la mer, le vapeur toujours à l’ancre décharge ses marchandises, en lançant, lui, vers le ciel d’interminables fumées.

Et ce gracieux paysage, ces femmes, ces enfans, ces blancheurs de statues, ces couleurs de choses ailées, je ne le vois que par un mois d’été, sur une lande si brûlée que le chardon lui-même a peine à trouver sa vie. Que doit-il être au printemps, quand ce désert de pierres grises et cette terre de cendre rouge n’est qu’un immense champ de (leurs ?…

Parmi ces tombes de Rabat, la mort devient presque aimable. Mais sur la lande de Salé, le tombeau de Si Ben Achir répand une ombre si barbare que même les fleurs printanières doivent en être attristées. Ce Ben Achir, qui vivait il y