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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/327

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distinguer quelque chose, Des veilleuses, un cierge de cire qui achève de se consumer dans un chandelier de cuivre, éclairent un catafalque couvert d’étoffes brillantes, surmonté aux quatre coins d’étendards blancs, verts et rouges. Au plafond, parmi les veilleuses, brillent ces boules multicolores, qu’on gagne aux loteries foraines ; aux murs, des ex-voto, des tablettes de bois peint, une profusion incroyable de pendules, d’horloges, de coucous arrêtés ou réglés à des heures différentes, toutes machines à calculer le temps qu’on est bien étonné de rencontrer dans cette chambre funèbre. Et cette petite masse d’ombre pieuse, perdue dans la lumière qui flamboie tout alentour, ce cercueil presque dans la rue, c’est à peu près la seule chose qui vive dans ce quartier aveugle et muet, au milieu de ces maisons mortes, peuplées de vies invisibles.

Au sommet de la coupole qui couronne cette chapelle d’Islam, un vaste nid de cigogne est posé. Au pied du mur, sous la fenêtre, la kyrielle des mendians aveugles. Hommes déchus et libres oiseaux, tous les deux se ressemblent, tous les deux errans et fidèles, ramenés par chaque saison au même tombeau familier, l’un à la cime et l’autre au pied. L’écuelle de bois sur les genoux, ces mendians, en plein soleil, insoucieux de chercher une ombre dont leur peau boucanée n’éprouve sans doute plus la douceur, et que leurs yeux sinistrement ouverts ne reconnaissent même plus, psalmodient leurs litanies, où revient sans cesse le nom de Si Moulay Ibrahim, l’habitant du mausolée. Leurs voix infatigables bercent le silence de la rue, tandis qu’en haut de la kouba, immobile sur une patte, la cigogne, dans la lumière argentée, semble l’image de la méditation solitaire, la prière elle-même prête à s’envoler en plein ciel.

Dans la ruelle, une forme blanche, enveloppée de la tête aux pieds d’une vaste serviette-éponge qui ne laisse paraître qu’un œil et aussi des chevilles entourées d’un caleçon de toile pareil à un bas qui tombe, — une femme à qui son âge ou sa condition modeste permet de sortir dans la ville, — s’avance, en traînant ses sandales, jusqu’à l’entrée du sanctuaire. Elle entre, se glisse comme une ombre par la porte entre-bâillée, me jetant au passage son regard de cyclope, un regard sans visage, impersonnel comme une flèche partie on ne sait d’où, mais si noir, si brillant, si avivé par la peinture et le fard que