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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/326

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Qui donc habite ces vastes cubes blancs ? Lequel de ces hommes en burnous, aux pieds nus dans des babouches, qui ressemble à cent autres qu’on rencontre dans les rues ? Quelle existence peut-on mener dans ces étonnantes demeures ? Combien de femmes, combien d’esclaves noires habitent ce blanc silence qu’aucune fenêtre n’anime ? Est-il vrai, comme on me l’assure, que cette paix n’est qu’apparente et que, derrière ces murs inertes, s’agite une vie fastidieuse et prodigieusement énervée ? On me dit que les femmes, dans ces demeures si blanches, passent les journées interminables à se disputer entre elles, à manger des confitures opiacées, à brûler des parfums excitans, à se livrer à une foule de petites pratiques magiques pour se rendre favorable l’immense troupe des génies, des petits dieux familiers que la sorcellerie appelle ou éloigne à son gré ?… Les femmes de chez nous, admises à pénétrer près d’elles, s’étonnent de leur indifférence à l’arrangement de leurs logis et au soin de leurs enfans. Leur coquetterie barbare les choque. Elles assurent que bien peu sont belles. Mais une femme est toujours suspecte quand il s’agit de la beauté d’une autre, non que la jalousie ait ici rien à voir, mais un détail de toilette, un tatouage bizarre suffit souvent à cacher la vraie beauté d’un visage. Et puis, à quoi bon chercher à pénétrer ces vies cloîtrées ? Le plus curieux qu’elles aient à nous offrir, c’est sans doute leur secret. On aurait trop vite épuisé le plaisir de les connaître. La sagesse est de les laisser à cette ombre où l’Islam les a rejetées, et où il serait tout à fait déraisonnable de penser qu’après une si longue habitude, elles n’ont pas trouvé le bonheur.

Mais qu’est devenue la négresse qui reblanchissait son mur, la maison du Vizir, le moulin, la fontaine, le petit étalage de pastèques et de concombres ? À tout hasard, je me dirige sur des voix de mendians qui psalmodient dans une rue. Ils sont là, au pied d’un grand mur, près d’une porte entr’ouverte, sous une fenêtre grillagée, à laquelle flottent des chiffons et des touffes de cheveux. C’est le tombeau d’un saint qui, pour quelque folie ou quelque vertu légendaire, a mérité d’être enterré ici, de conserver sa place au milieu des vivans, d’échapper au cimetière de la dune, à cette terrible égalité où précipite la mort musulmane et toute mort. En me dressant sur la pointe des pieds, je puis jeter un regard par les barreaux de la fenêtre. Aveuglés par la lumière, mes yeux éprouvent de la peine à