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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/228

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constance. Il dit à Virieu : « Je n’épargne ni courage ni peine ; j’affronte le ridicule, plus difficile à affronter que le poignard. Je vois le but et j’oublie la route. » D’avance, il comptait sur son génie : « Le génie est génie partout… » Et il comptait que, pour devenir éloquence, sa poésie n’aurait qu’à « replier ses ailes. » Pas du tout ! Il vérifia qu’un simple garçon, tout dépourvu de poésie et de génie, monte à la tribune, prend la parole, émeut l’assemblée, est un orateur et, s’il le désire, modifie le gouvernement de son pays. Un Lamartine, cette remarque faite, a le choix de mépriser l’art de l’orateur ou de l’acquérir. Lamartine choisit de ne pas mépriser l’art de l’orateur. Il se fixa le terme de trois ans pour achever ses écoles : et il eut de l’application. Pour s’entraîner à n’être pas timide, il se forçait à parler « sur toutes choses. » Il tâchait d’égaler « le pathos sonore et le vide plein de mots » de ses collègues. Il écrivait à une amie : « Nous sommes des gens de bonne compagnie, apprenant péniblement le patois. » Cela ne le dégoûtait pas. Cela même le dégoûtait si peu qu’il vint à dénigrer sa poésie, — sa poésie pure et divine, et qui le gênait : — il l’appelait une « maladie » et, pour s’en défaire, il employait le à remède héroïque ; » c’est-à-dire qu’il prenait pour son modèle un discours d’Odilon Barrot.

Badinage ? Il ne badine pas du tout, quand il écrit : « Je persiste à croire, contre tout le monde, que j’étais né pour un autre rôle que celui de poète fugitif, et qu’il y avait, dans ma nature, plus de l’homme d’État et de l’orateur politique que du chantre contemplatif de mes impressions de vingt ans. » Et il ne badine pas, quand il écrit : « Je vois se réaliser ce que j’avais toujours senti, que l’éloquence était en moi plus que la poésie… » Il y tient ; passons. Mais il ajoute : « La poésie, qui n’est qu’une de ses formes… » La poésie, une des formes de l’éloquence… Et M. Barthou lui accorde que « l’éloquence est une des formes de la poésie. » Gracieux échange de politesses ! Et M. Barthou feint gentiment de n’avoir pas entendu ; mais non, c’est la poésie que Lamartine subordonne à l’éloquence. De la part de Lamartine, et de ce grand orateur, et de ce plus grand poète, il me semble que c’est drôle, et que c’est dérisoire et pathétique. Il appelle Odilon Barrot, l’un des maîtres de la tribune, un bavard, une « antipathie bavarde ; » et cependant il immole sa poésie à la gloire de rivaliser avec Odilon Barrot.

Que veut-il ? Car il travaille à cette fin. Le 9 janvier 1834, à la Chambre depuis deux semaines, il a prononcé deux discours ; et il déclare très nettement : « Je veux m’exercer, tant que je pourrai, à