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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/198

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cette vue. Je leur donne congé pour l’après-midi. Mme Labarre et moi, nous assurerons le service aujourd’hui ; demain tout le monde se reposera…

24. — De midi à une heure, bombardement sur le faubourg de L… ; mesdemoiselles Charpentier et Schmidt qui y habitent ne peuvent venir. J’assure le service avec Mme Labarre.

26. — Je viens d’éprouver une des plus fortes émotions de ma vie. A la sortie des enfans, un avion sur lequel on tire passe au-dessus de la maison. C’est une scène qui se renouvelle assez fréquemment, mais je suis ce soir inquiète, nerveuse. Je m’habille en hâte et je quitte l’école en pressant le pas. J’ai à peine atteint le cimetière qu’un sifflement lugubre retentit, suivi du « boum ! -crac ! » que nous connaissons si bien. Avant d’atteindre l’autre extrémité du cimetière, nouvel obus. Cette fois, je ne me retourne même pas, je traverse en courant la place du Boulingrin et j’arrive, tremblante, chez mon boulanger, rue de Mars. Chemin faisant, je vois des employés de la maison Mauroy rire, plaisanter dans la rue, s’amuser de l’allure d’un jeune cheval qu’ils font trotter, comme si la mort ne planait pas là, tout près… Je m’arrête quelques minutes. On n’entend plus rien. Je reprends ma course. Mais je n’ai pas atteint l’hôtel de ville qu’une nouvelle bombe siffle, puis une autre, longuement, juste au-dessus de ma tête. Je crois que tout est fini pour moi I Eclatement formidable !… Un morceau de l’obus tombe si près de moi, que je me crois touchée. Je me précipite à l’hôtel de ville où je reprends mes sens et je me fais reconduire en voiture… Je suis exténuée… (Mlle Philippe habitait le faubourg de Paris, à quarante-cinq minutes de marche de l’école.)

2 mars. — Bombardement terrible pendant la nuit. Ce matin, le centre de la ville est en feu. Pas de classe, il n’y a presque pas d’élèves. Je prends la résolution d’habiter les caves, à côté de mon école.

3. — A onze heures et demie, je déjeunais dans un cellier du premier étage, comme d’ordinaire, quand j’entends un éclatement formidable ! Je descends au cellier au-dessous où un petit soldat, entouré d’employés de la maison et de plusieurs de ses camarades du cantonnement, astique ses basanes le plus tranquillement du monde. J’apprends là qu’un obus vient de tomber sur la maison même, près de la loge du concierge. Il est sage de rester ici. Nouvel éclatement, suivi de gémissemens, de cris