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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/174

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aux blessés, celui des services accessoires, pharmacie, lingerie, cuisine, etc. Tous les bons auteurs affirment que les premières s’estiment d’un ordre plus relevé que les autres, et certains jours, où il y a quelque électricité dans l’air, les combattantes — bien entendu sur le ton d’une honnête plaisanterie — parleraient des embusquées. On raconte pourtant qu’un évêque, visitant un de ces hôpitaux, et entré dans la lingerie, y tint à peu près ce langage : « Mesdames, je vous apporte du fond du cœur une louange, qui peut-être vous surprendra. Soyez louées parce que vous cousez, reprisez, rapiécez, repassez, et ne faites pas autre chose, poursuivies jusqu’ici par la monotonie de vos tâches ordinaires. » Il n’ajouta rien de plus parce qu’un évêque est par état prudent et ne veut désobliger personne. Mais les lingères, point sottes, pensèrent tout de suite aux salles voisines, où le travail est difficile, délicat, pénible, rebutant, dangereux, mais plus varie, plus émouvant, plus humain, plus intéressant, parfois amusant comme quand on y soigne le blessé Gaspard. L’évêque, en bon psychologue, ne trouverait pas le mérite des paysannes moindre pour être restées dans leur travail coutumier, que la guerre a seulement rendu bien plus dur.

De la fierté descend donc dans l’âme des paysannes et plus qu’on ne pense. Elle s’y teinte d’un léger soupçon de féminisme. Certes, les femmes dont je parle n’en savent ni le nom, ni la chose ; mais, si demain on leur offrait le droit de vote, plus d’une l’accepterait avec conscience de l’avoir mérité. Les maris, au retour, noteront peut-être certaines nuances. Tout s’arrangera dans la joie si désirée de ce retour. De tout temps les femmes ont préparé dans leur cœur des douceurs infinies aux soldats qui reviennent victorieux de la bataille.

De vieilles images se réveillent peut-être, qui depuis longtemps dormaient, dans les couches profondes et obscures de l’âme. C’est que la guerre actuelle n’est nouvelle et inédite que par l’immensité du champ de bataille et l’extraordinaire machinisme scientifique qui s’y déploie : mais le fait de la nation armée, tout entière directement ou indirectement engagée dans l’action, est-il autre chose que la primitive bataille de tribu à tribu, lutte à mort pour la possession d’une source, ou d’un pâturage indispensables ? De très vieilles choses sont donc remuées en nous et remontent à la surface. Qui n’a senti, dès le mois d’août 1914, l’horreur de l’antique invasion, le