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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/152

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Il y a dans ce drame, dans les vers, dans l’orchestre, dans les chants du chœur, dans la déclamation et la danse du vieux jardinier, qui joue le rôle du « shite, » une passion, une frénésie, une fureur qui laisse à peine respirer. — Dans la première partie du Nô, le jardinier apparaît portant le masque et la perruque du vieillard, en vêtemens de travail, un balai à la main. Il frappe à coups redoublés sur le tambourin, tout en déclamant et chantant, pendant que l’orchestre et le chœur l’accompagnent. — Dans la seconde partie, il porte la perruque blanche, un masque de démon, et s’appuie sur une canne, tandis qu’un petit maillet à long manche est passé dans sa ceinture. Il met la main sur l’épaule de la dame, et l’amène devant le tambourin, pendant que le chœur déclame :

LE CHŒUR. — « Frappe ! frappe ! Il la presse. Comme les tambourins battent la charge,
A coups précipités, vite, vite, frappe donc ! »
Et il la harcèle en brandissant son maillet. « 
Le tambourin ne résonne pas. Malheur ! malheur !
S’écrie la dame, et sa voix est rauque. Eh bien ! te repens-tu, te repens-tu ? »
Du grand démon des régions obscures, Aho-rasetsu,
Telles doivent être les tortures ; Les supplices mêmes de la roue de feu,
Qui écrase le corps et rompt les os,
Ne sauraient être plus grands. Ah ! c’est horrible !
Ah ! quelle cause a bien pu produire un effet si terrible ?
LE SHITE. — L’enchaînement de la cause et de l’effet est clair et [immédiat ; le voilà devant mes yeux.
LE CHŒUR. — Il est clair et immédiat, le voilà devant mes yeux, je le reconnais !

Et tandis que, dans une danse frénétique, le shite brandit son maillet, peu à peu il s’éloigne vers le fond à pas maintenant plus lents et rythmés, et, comme dit le chœur, dont c’est le chant final, « s’enfonce au gouffre de l’amour. »

C’est sur ce mot et sur un son de flûte déchirant que se terminent le dernier Nô et cette journée au cours de laquelle nous avons vu se dérouler sous nos yeux l’action et le rythme des cinq classes et catégories dont se compose le drame lyrique et mimé, tel que l’art japonais l’a conçu et exécuté.