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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/151

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veuve du grand Kiyomori, se jeta dans les flots avec le jeune empereur Antoku pour ne pas tomber entre les mains de ses ennemis, où elle-même se précipita également dans la mer, mais fut sauvée par les soldats du vainqueur, Yoshitsune, et, ramenée à Kyoto, courut se réfugier dans les solitudes de la montagne.

L’Empereur, après ce récit, s’éloigne. — La Nyôin, à la porte de rameaux tressés, quelque temps le regarde s’avancer sur la route, puis elle rentre dans sa retraite.

Le Nô, presque sans action et sans péripétie, a été comme une évocation du passé et une méditation bouddhiste, dans laquelle la musique, la poésie des acteurs et du chœur, la mimique lente et rythmée de la Nyôin ont exprimé les sentimens dont les âmes des spectateurs sont émues et attendries. C’est comme une symphonie de piété, de deuil et de Nirvana, où l’art se fait l’interprète exquis de la pensée religieuse sur les vanités, les tristesses, le néant de la vie.

Le Tambourin de damas est, au contraire, autant que le comportent la forme et le scénario des Nô, un drame de passion, une tragédie de l’amour aussi âpre et violente, dans sa brève mélopée, que permettent de la rendre les moyens et modes d’action dont dispose le théâtre japonais. — Le sujet rappelle celui du Nô de Komachi au stupa : la coquetterie et la cruauté d’une femme. Une des dames du palais impérial de Kyoto, dont un vieux jardinier s’est follement épris, ordonne de suspendre un tambourin aux branches d’un arbre, et fait dire au vieillard qu’elle se montrera à lui s’il parvient à faire entendre jusqu’au palais le son de son tambourin. Mais, sur ce tambourin, elle a fait tendre, au lieu d’une peau sonore, une étoffe de damas qui amortit et étouffe le son. Le malheureux jardinier s’épuise chaque nuit à tirer un son de ce tambourin qui demeure sourd et muet. De désespoir, il finit par se jeter dans le lac où il se noie. — Toutefois, tandis que dans Komachi au stupa la poétesse coquette et cruelle se repent elle-même et expie, ici c’est le vieux jardinier qui, se transformant en démon, poursuit sa meurtrière, lui apparaît, lui fait perdre la raison, la contraint à frapper désespérément le tambourin de damas, d’où ne sort aucun son. Il la frappe elle-même de son maillet : « Ah ! je la déteste, cette femme, je la déteste ! » et il s’enfonce au gouffre ; de l’amour.