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Page:Revue des Deux Mondes - 1917 - tome 41.djvu/112

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De l’autre côté de la Neva, en face du palais désormais célèbre de la Danseuse, entre les arbres du parc Alexandre aux branches encore dénudées, s’élève un vaste édifice d’aspect ultra-moderne, le Narodné Dom ou Maison du Peuple, qui portait le nom de Nicolas II avant la révolution, édifiée en vue d’arracher le peuple à l’alcool en lui offrant un lieu de réunion agréable, la Maison du Peuple de Pétrograd n’a, en réalité, jamais rempli son but. L’hiver, les artistes les plus réputés s’y faisaient entendre et les places y étaient chères ; l’été, une foule spéciale, plus avide de plaisir que de morale et qui ne constituait guère un exemple à offrir au peuple, se pressait dans ses jardins.

Pour la première fois, le Narodné Dom va véritablement servir à ceux pour qui il fut construit : le Congrès des paysans y tient sa séance d’inauguration sous la présidence d’un ancien déporté politique, M. Avxentieff.

Jamais le parc Alexandre n’a présenté un aussi pittoresque spectacle. Sur les degrés de la Maison du Peuple les soldats, baïonnette au canon, font le service d’ordre, difficile à cause de l’affluence inusitée qu’attire cette séance, l’une des plus mémorables de la révolution. Voici les députés paysans que la foule salue de ses hourrahs : ceux des Cosaques, dont plusieurs ont revêtu la tcherkesha traditionnelle ; les paysans grands-russiens à barbes d’apôtres et aux yeux bleus ; les steppiens plus secs, au visage hâlé par le vent. Beaucoup sont en costume militaire et arborent des croix sur leur poitrine. Au-dessus des têtes coiffées de bonnets, de chapeaux, de casquettes ou de papakhs (bonnets de fourrure) flottent, plus joyeux et frémissans que jamais, les drapeaux de la révolution. Mais on regrette de ne pas voir un seul drapeau national mêler ses trois couleurs au rouge éclat des emblèmes révolutionnaires dans cette manifestation qui est, par excellence, la fête de toute la Russie.

Dans la salle d’opéra, le spectacle est extraordinaire : les drapeaux a hampes et franges d’or, à inscriptions blanches sur fond rouge, à peintures symboliques, émergent de l’océan moutonnant des têtes. Sur les balcons une foule s’entasse, se presse autour des principaux personnages du jour : la Babouchka rêvolouzi (la grand’mère de la révolution), exilée pendant vingt-cinq ans dans les plaines glacées de la Sibérie ; Véra Figner, la prisonnière de Schlusselbourg ; Tchernoff, ministre de