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bien qu’ils avaient été, suivant l’expression shakspearienne, « faits en Angleterre. » Mais la lumière qu’il y avait dans son esprit, comme dans ses yeux bleus de Celte à demi Breton, nous autorise à nous rappeler qu’il avait été formé chez nous, et à penser avec orgueil que du sang français l’avait nourri. Il avait fait sous le drapeau français, contre le même, commun et universel ennemi, contre l’Allemagne, l’apprentissage des armes, avant de mener la véritable vie du soldat anglais, la vie errante. Il la mena, ou elle le conduisit, quarante années durant, à Chypre et dans tout l’Orient méditerranéen, au Soudan, aux Indes, dans l’Afrique australe et de nouveau en Égypte, tantôt militaire, tantôt administrateur, tantôt diplomate, et le plus souvent faisant les trois métiers ensemble. Comme organisateur, il fit ses essais en Égypte, sur l’armée du vice-roi ; il les acheva, à Bombay et àCalcutta, sur l’armée indienne. Quand la guerre éclata, il allait repartir, irrésistiblement attiré par cet Orient qui n’avait pas de secret pour lui, et dans lequel il dédaignait seulement un peu ou voulait ignorer l’Orient balkanique. La Grande-Bretagne avait besoin de lui ; on le lui dit ; il resta. Il s’attela à la tâche gigantesque de donner non pas une, mais trois ou quatre armées à l’Angleterre, qui n’en avait pas, et qui, pendant des siècles, avait refusé d’en avoir. Changer les institutions d’un peuple, surtout quand il faut commencer par changer ses idées et ses habitudes, presque son caractère et ses mœurs, c’est une œuvre qui, ordinairement, réclame la collaboration du temps. Lord Kitchener n’avait pas le temps ; il lui fallait, à lui seul, en un instant, face à l’ennemi, faire une révolution pour un peuple qui n’avait pas voulu, et ne voulait que faiblement encore, faire une évolution. Un autre, qui eût mieux connu l’Angleterre, se fût peut-être dérobé ; le feld-maréchal y avait peu vécu, il la connaissait mal, mais il se connaissait, et il osa. Tous les grands politiques agissent sur leur temps et sur leur pays autant et plus par opposition avec eux que par accord ou adaptation. Grand chef de guerre, grand organisateur, lord Kitchener était par surcroît un grand politique, si c’est la marque d’un politique de réduire autant qu’il se peut la pari de la fortune dans les affaires de ce monde, comme l’a écrit un de nos maîtres, ou, comme l’a écrit un autre, de ne rien livrer au hasard de ce qui peut lui être ôté par conseil et prudence. Pourtant, à quel fatal hasard ce calculateur s’est livré ! Ainsi en est-il finalement de tous : « J’avais tout prévu, disait César Borgia, méditant sur sa chute, sauf que je serais malade lorsque mon père mourrait. » Le jour où lord Kitchener s’embarqua, il faisait