Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/96

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Je dirais volontiers que Gotfried de Strasbourg marque le point culminant des affinités de l’Alsace avec la France, telles qu’elles se manifestent au Moyen Age dans les lettres, et ce même apogée, j’estime qu’il a été atteint dans le domaine de l’art par l’édification de la grande façade de la cathédrale de Strasbourg. Tous les critiques allemands, même les plus passionnés, sont obligés de reconnaître aujourd’hui l’étroitesse des rapports qui unissent cette œuvre à l’architecture française et d’admettre que son auteur a étudié l’art français à sa source, qu’il s’en est pénétré en France même. Qu’Enwin soit né en Alsace, l’inscription très postérieure, du reste, qui l’appelle Erwin de Steinbach ne l’exclut pas, puisqu’il existe un Steinbarh près de Thann ; mais l’essentiel, c’est la profondeur de l’influence exercée sur lui, sur son atelier et son école par la France et l’art français. Cette influence fut telle qu’Erwin en a scellé le témoignage dans la pierre au fronton même du grand portail. Là, dans le deuxième registre du tympan, sur le tombeau d’où sort le Christ ressuscité, ce sont les armes fleur-de-lysées de France, les armes de saint Louis et de Blanche de Castille que l’architecte a fait sculpter. Emblème déconcertant pour les prétentions germaniques, qui a causé jadis une vive surprise à Albert Dumont et a posé devant son esprit le problème qui préoccupe les nôtres : « L’histoire, dit-il [1] montre bien que, dès le XVe siècle, l’Alsace se détache de l’empire, qui l’abandonne, et se rapproche de plus en plus de la France. Ce pieux hommage à la mémoire de saint Louis et de la reine Blanche nous indique-t-il, dès l’âge précédent, des relations entre l’Alsace et la France beaucoup moins connues et non moins dignes, sans doute, d’être mises en lumière ? »


IV

L’influence et les affinités françaises ont continué à se développer, en matière d’art et de littérature, de mœurs et de culture au XIVe et au XVe siècle, grâce surtout aux splendeurs de la Cour de Bourgogne, grâce aussi au privilège de l’Alsace de faire partie de ce grand couloir international, de cette grande artère de civilisation qui relie l’Italie à la mer du Nord.

  1. Albert Dumont, La Cathédrale de Strasbourg, p. 26.