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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/950

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La même aventure lui est arrivée là dont nous sommes témoins aujourd’hui dans sa vie morale : de part et d’autre, l’excès d’une présomption orgueilleuse et stupide l’a soudain ramenée à la barbarie, en lui persuadant de secouer de très anciennes et précieuses contraintes avant qu’elle eût tâché à les remplacer. Si pesant que pût lui sembler le joug de la civilisation classique, de même que celui du catéchisme chrétien, tout ce qu’il y avait en elle de vraiment « cultivé » s’était trop accoutumé à ce double joug pour pouvoir s’en passer aussi brusquement.

Et, d’ailleurs, ne suffirait-il pas de nous rappeler la conduite des troupes allemandes en Belgique et en Pologne, ou encore la manière dont le public allemand tout entier a traité des milliers d’inoffensifs baigneurs russes, pour comprendre qu’une race tombée dorénavant à un pareil niveau de sauvagerie ne saurait manquer d’avoir, en même temps, subi une déchéance profonde dans chacun des domaines divers de son art et de sa pensée ? Je n’ignore pas que, dans la vie d’un peuple comme dans celle de chacun des individus qui le composent, le cœur et l’esprit peuvent différer beaucoup entre eux, sous le rapport de la qualité : mais je ne crois pas qu’ils le puissent également, pour ainsi dire, sous le rapport de l’éducation, ni que par exemple il soit possible à un même homme de nous faire voir, à la fois, la délicatesse intellectuelle d’un lettré et la grossièreté morale d’une brute. La véritable civilisation s’adresse en nous à l’âme tout entière, non point sans doute pour en altérer la nature intime, mais du moins pour donner à toutes ses manifestations extérieures un degré de raffinement à peu près équivalent. Qu’on relise l’un quelconque des rapports français où belges sur les « atrocités » de l’invasion allemande, et que l’on juge si un peuple qui de haut en bas, depuis les généraux jusqu’aux plus humbles troupiers, est capable de manifester avec une violence aussi « bestiale » son manque naturel de tout sentiment de pitié ou d’honneur ne doit point forcément, par cela même, se trouver désormais incapable d’apporter à l’exercice de sa littérature et de son art le degré, infiniment plus élevé, de raffinement spirituel qu’impliquerait la présence, chez lui, d’une « culture » un peu digne de ce nom !


T. DE WYZEWA.