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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/95

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Ces mêmes qualités vont s’épanouir au XIIIe siècle sous le souffle enchanteur de la France. Toute une pléiade de poètes alsaciens s’inspire des troubadours de la Provence et des trouvères du Nord.

Reimar de Haguenau subit le charme des cours d’amour, Conrat Fleck met en œuvre Flor et Blanchefor. Le grand Gotfried de Strasbourg, le plus grand poète en langue germanique du XIIIe siècle, s’assimile, comme en jouant, avec une rare gentillesse d’esprit, le roman de Tristan et Iseut. Il compose un poème qu’un des critiques les plus réputés de l’Allemagne a avoué être « l’ouvrage le plus français de la vieille littérature germanique. »

Rien n’est plus vrai, et si j’éprouve, en ce moment, un regret, c’est de mon impuissance à mettre le lecteur en mesure de goûter toutes les qualités si essentiellement françaises de ce poète de génie. Les Allemands l’ont traduit en leur langue, fort différente de la sienne. Que n’a-t-on songé encore à le traduire en la nôtre ? Il suffirait souvent d’une simple transposition, tant il a intercalé de vers ou de fragmens de vers français, tant il a recueilli et adapté de formes verbales et de locutions françaises. Ne lui a-t-on pas, sur l’autre rive du Rhin, reproché amèrement d’avoir eu recours à un mot d’origine française (Alemanje) jusque pour désigner le Deutschland ?

Gotfried de Strasbourg n’avait pas seulement une familiarité parfaite de notre langue et de notre littérature courtoise, il connaissait à ravir les lais celtiques, et peut-être savait-il le breton.

Quant à ses qualités mentales, la grâce, l’élégance, la douceur y dominent. Sa sensibilité délicate et suave n’a d’égal que son vif sentiment des beautés de la nature, sa générosité d’âme s’allie à l’amour de la droiture et de l’indépendance personnelle. En tout cela déjà, il s’élève bien au-dessus des Minnesinger contemporains, d’un Hartmann d’Aue ou d’un Walther de la Vogelweide, tout empêtrés dans le conventionnel, l’abstrait et le subtil. Et que d’autres traits encore a pu relever un de nos érudits, M. Piquet, dans sa belle étude sur l’originalité de Gotfried de Strasbourg ! Sa forme, remarque-t-il, est d’une rare élégance, son élocution aisée, sa langue riche, souple, expressive. Il a la sûreté du goût, la finesse du sens critique, l’éclat de la verve, la gaieté de l’humour, un sentiment très haut de l’honneur.