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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/949

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moins soigneusement leurs élèves à obtenir leurs divers diplômes universitaires ; et que si l’un d’entre eux conservait encore l’ambition de faire connaître son nom au dehors des limites de son « auditoire, » nous le voyions publier quelque pesant ouvrage de « vulgarisation, » comme ceux qui ont valu à un certain Eucken la faveur imprévue de l’un des prix Nobel.

Non pas, cependant, que l’esprit national de « spéculation » se fût entièrement perdu, dans une race qui s’en était jadis nourrie autant et plus que de rêveuse musique ! Il s’était simplement transporté dans le domaine de la politique ; et tout ce qui restait là-bas de pensée un peu active se traduisait dorénavant sous la forme de brochures consacrées à fixer les frontières prochaines d’une Allemagne idéalement élargie, ou bien parfois de gros in-octavo révélant aux compatriotes de l’auteur de quelle manière il siérait de répandre, et de renforcer, aux quatre coins du monde, les progrès d’une « germanisation » jusqu’à présent trop timide.


Tout cela, — et pareillement aussi les susdits ouvrages de professeurs notoires et les compilations de leurs jeunes élèves, — tout cela rendu inaccessible, pour un lecteur non-allemand, en raison de ce manque effrayant d’ordre et de méthode dont j’ai eu naguère l’occasion d’indiquer ici un certain nombre d’exemples caractéristiques [1]. Non contente de n’avoir plus de pensée, — je veux dire de pensée qui méritât vraiment de revêtir une expression littéraire, — l’Allemagne en était venue à n’avoir plus de langue qui fût à même d’exprimer sa pensée. L’orgueil de ses victoires militaires et industrielles lui avait mis en tête le funeste désir de se délivrer d’une foule d’habitudes et de règles empruntées autrefois à notre civilisation occidentale, et qui jamais, en effet, n’avaient pu lui devenir tout à fait familières. Mais il n’en restait pas moins que ces règles et ces habitudes étrangères avaient dirigé, depuis plusieurs siècles, toute son évolution intellectuelle, sans que l’idée lui fût jamais venue, pendant ce temps, de s’en procurer d’autres, mieux appropriées à son tempérament national. Si bien que, dès le jour où il lui a plu de s’affranchir de nos traditions latines, la voilà qui s’est trouvée dans un embarras plus cruel encore, et tel que nous l’ont montré ses vaines tentatives des années dernières pour se constituer non seulement un goût nouveau, mais aussi des modes nouveaux de penser et d’écrire.

  1. Voyez la Revue du 15 juillet et du 1er novembre 1914.