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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/947

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jetterons un regard sur telles traductions françaises, que l’on nous a offertes et que nous avons failli accepter, de romans de l’illisible Frenssen ou de la prétentieuse Mme Clara Viebig !

Encore pourrait-on être tenté de croire que cette pitoyable détresse de la littérature allemande contemporaine résultait simplement d’un manque, tout accidentel, d’écrivains de valeur. Il y a eu ainsi, dans l’histoire, des périodes plus ou moins longues où, faute d’hommes suffisamment doués d’un vrai génie littéraire, l’âme d’un peuple s’est trouvée contrainte à garder le silence sans rien perdre, pourtant, de ses forces intimes, et en attendant que bientôt celles-ci réussissent de nouveau à s’exprimer librement, — par la voix d’un Sienkiewicz ou d’un d’Annunzio. Mais non, le « cas » littéraire de l’Allemagne est bien autrement grave. Plus encore que des hommes, il lui manque désormais ces forces elles-mêmes qu’épanchent au dehors la littérature et l’art d’une nation. Comme je le notais ici le mois dernier, le fait à beaucoup près le plus significatif de la vie spirituelle allemande, depuis quarante ans, est quelque chose que l’on serait tenté d’appeler un grand reniement, l’abandon volontaire et décisif de sentimens ou de conceptions qui, durant des siècles, ont servi de pâture au génie germanique. Née pour la musique et pour le rêve, l’Allemagne impériale d’aujourd’hui a résolument renoncé à cette vocation, — qui constituait, en quelque sorte, l’une les moitiés de sa nature propre, — afin de se livrer tout entière à un autre de ses penchans naturels qui, celui-là, l’entraînait tout au ras du sol, vers la recherche assidue d’avantages pratiques et de menus profits immédiats. C’est comme si cette race de musiciens se fût, de son plein gré, interdit de chanter, ni d’écouter les chants qui jaillissaient autour d’elle. Et la triste mutilation qu’elle s’est infligée ne s’est point bornée simplement à rejeter de l’horizon de son cœur cette musique et ce rêve proprement dits qui, naguère, remplissaient les strophes d’un Novalis ou qui inspiraient les contes d’un Hoffmann : il n’y a pas jusqu’à l’élément « sentimental » qui ne soit apparu un obstacle fâcheux aux compatriotes de Bismarck et de Nietzsche, — un obstacle risquant de gêner la « culture intensive » de leur génie pratique.

De telle sorte que les nouveaux écrivains allemands, en admettant même qu’il en fût survenu de plus habiles que l’équipe médiocre des Hauptmann et des Dehmel, et des Thomas Mann et des Schnitzler, auraient été hors d’état de rien traduire d’une âme nationale où ne survivait plus, désormais, rien qui fût susceptible d’une traduction littéraire. Complètement dépourvus, par nature, de tout sens