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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/934

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de ce mode de prédication. Je dis « récemment, » car, à l’époque où il écrivait la Dame aux Camélias ou le Demi-Monde, voire le Fils naturel et Un père prodigue, il n’est guère probable qu’il se fût proposé de travailler à la « moralisation » de ses contemporains. Auteur dramatique, il avait envisagé certaines situations et y avait vu l’effet qu’elles pouvaient produire au théâtre : il n’y avait pas vu autre chose. C’est beaucoup plus tard, et en les relisant quinze ans après, qu’il s’avisa de découvrir dans ces pièces des intentions réformatrices, que jadis il n’avait guère songé à y mettre. Les Idées de Mme Aubray, jouées en 1867, — c’est-à-dire à la date où il écrivait ses premières Préfaces, — sont le premier essai qu’il ait fait d’un « théâtre d’idées. » La théorie du « théâtre utile » apparaît pour la première fois dans la Préface du Fils naturel (1868) où il est dit que l’auteur dramatique a « charge d’âmes » et qu’il faut mettre l’art de la scène « au service des grandes réformes sociales et des grandes espérances de l’âme. » Dans les périodes de crise nationale, chacun de nous doit chercher par tous les moyens à se rendre « utile » à son pays. Un moyen s’offrait à Dumas : le théâtre. Il y eut recours. En 1873, il est dans toute la ferveur de son apostolat par la scène. C’est l’époque où — parlant du théâtre d’Anicet Bourgeois ! — il demande : « Qui osera nier l’action que le théâtre peut et doit avoir sur les sociétés modernes ? » Dans la Femme de Claude il s’est proposé moins d’écrire une pièce de théâtre à proprement parler, que de donner à son pays, par la bouche de ses personnages, la leçon dont il a besoin et que commandent les circonstances.

Quelle leçon ? Celle qu’il peut lui donner, l’ayant lui-même reçue de son expérience et de l’étude, assez spéciale, mais poussée très à fond, qu’il a faite de la société française. Il s’en explique dans la Lettre à Cuvillier-Fleury écrite justement à propos de la Femme de Claude et qui est le modèle achevé de ce que notre pédantisme appelle une autobiographie psychologique. Il y montre, avec la dernière précision, comment sa naissance, — il est enfant naturel, — et les fréquentations de sa jeunesse, — il a été le camarade du plus prodigue des pères, — ont une fois pour toutes déterminé et limité le champ de son observation. Il est allé chez Marie Duplessis avant d’en faire la Marguerite Gautier de la Dame aux Camélias, et il avait consciencieusement exploré le Demi-Monde avant d’en devenir le géographe averti. Or, il est frappé de voir comme ce monde interlope déborde sur l’autre. Des relations s’établissent, l’argent du vice pénètre dans l’industrie et le commerce ; par l’héritage il se glisse dans la famille,