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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/889

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« — Au revoir ! Bon courage !

« Et quand le train se mit à partir, il nous fit ses derniers adieux en mouvant son mouchoir, et moi, je lui mouvais ma casquette, en pleurant… »

Ma mère, raconte un autre, « pleurait comme une perdue et, en rentrant à la maison, comme elle était mal, je lui fis une tasse de tilleul qui la soulagea un peu… Alors, elle nous dit :

« — Mes pauvres petits, votre père est parti. Je suis seule pour vous gagner votre pain, maintenant. Soyez bien sages et obéissans… »

Le même épisode, préliminaire de la guerre, le voici transposé en Provence. Le village, où vit l’écolière qui le raconte, on l’imagine. Perchées à flanc de colline, les maisons s’entassent grises de vieillesse, coiffées de lourdes tuiles rouges. Des raidillons grimpent faits comme pour des chèvres. Alentour, la campagne s’étend, poussiéreuse, séchée par un soleil implacable : « C’était le 2 août, à trois heures de l’après-midi, l’alarme a sonné et les pompiers ont joué du clairon… Les femmes, ce jour-là, étaient au cimetière pour un enterrement et il y en avait beaucoup qui pleuraient. Quand elles ont entendu le tocsin, elles ont continué à pleurer de penser que leurs maris allaient se rendre à la mairie pour partir ensuite se battre. Moi, j’avais peur. Je pensais que mon frère fallait qu’il parte. J’étais bien ennuyée. Ma mère était triste. Elle disait que l’Italie allait se battre contre la France, parce qu’elle était l’alliée de l’Allemagne et de l’Autriche, et comme ma mère est d’Italie, elle était bouleversée. Elle disait : « Mon Dieu ! mon Dieu ! mon frère qui se battra contre mon fils ! C’est affreux !… »

Drame obscur ! Dans les provinces frontières de l’Est et du Sud-Est, combien de femmes l’ont vécu, tremblant d’appréhension devant l’avenir, déchirées entre leurs deux patries et, quel que soit le dénouement de la lutte, condamnées à pleurer.

Cependant, les jours passent : « Les affaires ne marchent plus ; maman voit moins de monde dans la boutique… c’est un commerce de comestibles, celui qu’elle a… Les affaires sont bien plus compliquées qu’avant la guerre. Il faut commander les choses longtemps à l’avance et quand enfin elles arrivent, le client s’est lassé d’attendre et a été acheter ailleurs… Partout, à la maison, dans les rues, dans les magasins, on ne cause plus que de la guerre. A la maison, tout le monde est triste depuis