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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/888

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scène d’intérieur, telle qu’en notre pays il a dû s’en passer de semblables chez des milliers de braves gens.

La simplicité, la sobriété de ce narré le rendent presque parfait [1] : « J’étais dans ma chambre à quitter mes affaires de l’école et voilà que j’entendis, dans la cuisine, ma mère qui disait :

« — Mais, je ne pourrai vivre sans toi.

« Alors une voix repartit de la bouche de mon père :

« — Ne te fais pas de soucis, car je reviendrai et, si je ne revenais pas, tu diras aux enfans que ça a été pour la patrie. »

« Mais ma mère pleurait de plus belle, et la voix de mon père dit :

« — C’est vrai que j’ai cinq enfans et c’est tout de même malheureux de partir… mais la guerre ne durera guère et je serai vite de retour… » L’enfant, alors entre dans la cuisine et, avoue-t-il, commence à pleurer :

« Mon père me dit :

« — Mais tu es donc comme les femmes ! Tu ne vois pas que c’est un honneur d’aller se battre.

« Bientôt, des parens et des voisins arrivèrent à la maison. Chacun, de son mieux, consolait ma mère en lui disant :

« — Mais ne vous désolez donc pas ainsi ; votre mari reviendra.

« — Qui sait ? On dit que les Allemands sont si forts et si cruels !

« — Oh ! ne craignez rien ; les Français aussi sont forts.

« Papa était ferme et courageux. Chacun admirait son sang-froid… Il ne pleurait pas et disait à tous :

« — Que chacun fasse son devoir, et la France sera victorieuse

« Moi, j’avais une peine, comme je n’en avais encore jamais eue ; mais je n’osais plus pleurer et je me disais, en moi-même : « Mon père est un brave Français… il ne tremble pas. Puissé-je, un jour, lui ressembler ! »

Le lendemain arrive : « Mon père mit ses habits du dimanche et nous partîmes avec lui, à la gare. Je lui portais sa musette. Le train entre en gare. Mon père nous embrasse tous et, en embrassant mon petit frère qui a trois ans, il eut les larmes aux yeux ; mon père ensuite monta dans le train et nous dit :

  1. Les enfans qui ont fait ces récits ont généralement de onze à treize ans ; presque tous appartiennent à la classe populaire.