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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/863

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projectiles ! Mes quatre porteurs sont éreintés, les pauvres ; ils sont tout essoufflés quand on arrive, enfin ! A la ferme où j’ai pris ce matin mon « coffee-milk, » les bonnes gens me reconnaissent et me tendent la main… D’autres éclaireurs viennent me voir ; c’est bon d’être entouré ainsi !

Premier pansement sérieux ; pas d’éclat dans ma plaie, tant mieux ! Eau oxygénée… Aïe… aïe… aïe… ça pique ! C’est fini ; le pansement me serre beaucoup pour arrêter l’hémorragie ; maintenant, c’est vraiment douloureux ; j’ai des secousses nerveuses très désagréables dans la jambe.

Le lieutenant M… arrive tout pâle ; ii a voulu marcher…, une syncope ; il revient vite ; on le panse aussi et nous voici tous deux, côte à côte, dans la salle où dînent des officiers ; il n’y a pas eu de perte au groupe aujourd’hui, nous sommes heureusement les deux seuls blessés.

C’est long d’attendre ainsi ; il ne dit rien, moi non plus, naturellement… Ce n’est pas l’envie qui m’en manque. Enfin, vers 8 heures, la voiture légère des téléphones vient nous chercher ; on nous emmène. Dieu ! que de secousses !… Le commandant de l’artillerie du secteur nous prête son auto ; on est bien dans cette limousine… tandis que nous croisent, venant du ravitaillement, toutes les sections de vivres et de munitions avançant péniblement dans la boue, la pluie et l’obscurité.

A Furnes, les médecins de la marine nous donnent quelques soins ; on consent à desserrer un peu mon pansement qui me fait beaucoup souffrir et on embarque dans un wagon à bestiaux, sur de la paille ; le lieutenant M… va plus loin, je ne sais où, nous ne nous reverrons plus qu’à Brest. Avec moi, il y a seulement un blessé, sergent d’infanterie, qui ne sait plus ce qu’il fait, tant la fièvre l’a abruti ; il a des pansemens à la tête, aux mains, aux jambes, et ne peut dire un mot… Les deux infirmiers ont toutes les peines du monde à le faire tenir tranquille. Quant à moi, ils m’installent le plus confortablement possible et me débarrassent de mon revolver. Je m’endors immédiatement, tant je suis fatigué…

Au milieu de la nuit, je ne sais où, on me transporte dans un wagon de voyageurs ; sitôt recouché sur la banquette, je retombe dans un profond sommeil… Comme il y a longtemps que je n’ai si bien dormi ! — Nouveau réveil, au bout de