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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/860

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Fatigue, pluie, mort, incendie, tempête, faim, veille, rien n’y manque.

Pourquoi, devenu si palpitant, ce carnet fut-il brusquement interrompu ?

Pour la journée du 12 novembre, je n’ai plus de notes, mais je me souviens de tout fidèlement.

Je reprends mon récit au moment où, vers 5 heures, j’arrive à Outcapelle avec les nouveaux servans de la 4e pièce ; les hommes de la 5e batterie ont passé la nuit dans l’église, à côté des blessés et des pauvres femmes qui, avec leurs enfans, viennent se réfugier et prier dans le seul asile qui leur soit ouvert ; ils en sortent au moment où la 6e arrive au village, ayant passé toute la nuit à retirer des fossés pleins d’eau ses canons et ses caissons ; les pauvres gens sont harassés. Les deux batteries restantes partent pour la mise en batterie ; je suis jalonneur. La position d’aujourd’hui est meilleure ; à 1 500 mètres en arrière de celle d’hier, dans un petit fossé qui masque tant bien que mal les pièces et leurs caissons et abritera toujours un peu le personnel. Il fait un bon soleil qui sèche et réchauffe nos habits trempés et nous ragaillardit. Les avant-trains sont dans une cour de ferme sur laquelle les Allemands lancent quelques inoffensifs fusans, sans conviction, heureusement ; n’empêche qu’ils nous ont vus ou qu’ils sont bien et vite renseignés. Je pars à l’observatoire à la recherche d’un itinéraire défilé que nous découvrons facilement et qui nous donne assez de sécurité ; en chemin, une ferme nous offre les moyens de nous lester d’un café au lait copieux ; il nous faudra rester toute la journée sans manger, comme la veille, probablement. Un poste de secours du 94e territorial y est installé ; nous y laissons nos chevaux.

L’observatoire est dans la première tranchée, sur la rive gauche de l’Yser, à dix mètres de l’eau ; nous regardons par des créneaux, prudemment ; mais, aujourd’hui, ils ne tirent pas ; les premières maisons de Dixmude sont à 900 mètres ; une prairie extra plate, sans un obstacle, nous laisse la vue libre jusqu’à la ligne de tranchée allemande ; essayer d’en déboucher serait une folie pure ; nous sommes tranquilles. Ici, ils ne passeront pas !

On m’envoie à la recherche d’un servant qui doit apporter