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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/855

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impression : comme c’est plat ! désespérément plat ! pas de crêtes, pas de masques ; comment défiler nos batteries des vues de leurs observateurs perchés dans les clochers ou, simplement, dans les arbres ? Cela n’est guère facile, en effet, car malgré la plantation rapide d’un bosquet artificiel, nous sommes vus et on nous tire dessus. Heureusement que leurs projectiles sont mauvais ! Deux gros 150, de la taille d’un enfant d’un an, tombent dans nos attelages, entre les caissons et les avant-trains pleins d’obus, et n’éclatent pas ! Quelle chance inouïe ! Mais il y aurait danger à rester plus longtemps dans cette position, et le commandant que j’ai averti du fait nous ramène en arrière. Nous sommes alors tranquilles ; ils tirent à 200 mètres à côté, très peu d’ailleurs, toutes les cinq ou dix minutes. A la nuit, nous regagnons Wlamertingue péniblement, car la route, étroite, est encombrée par les ravitaillemens anglais, obligés de s’arrêter à tout instant pour dégager les voitures tombées dans ces maudits fossés profonds et pleins d’eau. Il n’y a que moi qui connaisse un peu d’anglais, et cela est fort utile pour nous entendre avec nos braves alliés, d’humeur toujours égale…

Mardi 10 novembre Nous croisons un train blindé anglais, armé de quatre gros canons (environ 150 millimètres) de marine, tous baptisés selon le vrai humour britannique ; les deux premiers s’appelaient « Loulou » et « Little Willie. » Ces puissantes batteries roulantes rendirent de grands services, en raison de leur possibilité de se transporter rapidement aux points menacés, et de se dérober avec une égale facilité au feu des grosses pièces ennemies.

Arrêtés dans un grand pré, non loin d’une route bordée de quelques maisons, nous nous disposons en bataille par pièces attelées, soigneusement alignées, pour la parade de décoration du commandant B… il était déjà chevalier de la Légion d’honneur, mais ses deux blessures, le courage et la compétence dont il fit preuve, lui valurent la croix d’officier. Le général commandant le corps vint la lui remettre : vif, alerte, gai, un « bon zigue, » comme disent ses troupiers qu’il aime comme un père. Cette cérémonie peu banale, se déroulant au son du canon, nous eût impressionnés par sa martiale simplicité, si elle n’avait été précédée de la mise au clair de nos sabres, opération vraiment drôle ! Ces pauvres coupe-choux, rouilles, tordus, cassés, étaient bien peu décoratifs et plutôt comiques ; celui du