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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/851

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Froid ! Boue ! Cafard ! Nous traversons ainsi Manin, Givenchy, Ambrines et Maizières, pour arriver à Ternas vers une heure du matin. Heureusement, la grange dans laquelle nous couchions était pleine de foin et de paille, ce qui nous réchauffa et sécha nos vêtemens.

Repos le lendemain toute la journée. Il y avait longtemps que je n’avais rien reçu de chez moi ; pas de nouvelles, et « fauchmann » (sans le sou).

Le 6, vendredi, départ vers midi, autant qu’il m’en souvienne. Nous montons franchement vers la Belgique, par Bryas, Valhuon, Auchel, Burbure, villages serrés les uns sur les autres et importans : malheureusement, un brouillard intense nous empêche de voir autre chose que les côtés de la route ; des convois automobiles, d’une longueur désespérante, nous croisent ou nous dépassent continuellement : il se prépare certainement quelque chose de grave ! Vers 18 heures, grande halte à Lillers. Ah ! voilà les Anglais ! Ce sont les premiers que nous voyons : des infirmiers, du train, des motocyclistes. Il y a des ressources en ville. Sans perdre de temps, nous nous procurons du pain, de la charcuterie et du vin, terriblement cher ! que nous dégustons en compagnie d’un vieux « sergent » décoré de la médaille de Victoria et du Transvaal, avec lequel j’entre délibérément et fraternellement en contact : nous avions bien un peu de peine à nous comprendre parfaitement (surtout lorsqu’il parlait de Béthune, qu’il prononçait à l’anglaise) ; mais ça allait tout de même, et nous nous séparâmes avec un cordial « good luck ! » (bonne chance ! ) et un solide shake-hand.

A 20 heures et demie, nous repartons de Lillers : brouillard intense, soleil. Nous couchons chez une aimable « débitante, » qui nous confectionne du café au lait et des tartines beurrées, et nous fait sécher nos frusques pendant que nous dormons dans ses lits, restant elle-même dans un fauteuil toute la nuit. Au moment du départ, nous eûmes encore un petit déjeuner chaud. Dans ces conditions-là, on ferait la guerre pendant dix ans !

Nous repartons samedi, de bonne heure, traversant l’armée anglaise. Quelle tenue superbe ! Comme ils ont l’air solides, et comme ils doivent bien se battre ces Tommies rasés, rouges, pleins de gaieté et de dignité ! C’est pour nous un vrai plaisir de les voir, car nous les sentons forts ; ils sont excellens