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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/841

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qu’ils ne dormaient pas… « Cause toujours, ma grosse, tu m’intéresses ! » disait, en s’étirant, mon voisin.

Jeudi 13, nous étions tranquilles comme d’habitude, au parc, lorsque l’apparition d’un aéro allemand, se rapprochant de nous à toute allure, nous causa quelque émotion… Rien que quelques mousquetons pour l’inquiéter… nous étions à sa merci et attendions la bombe avec inquiétude, nous abritant autant que possible derrière les arbres… « Planquez-vous ! » Tout le monde à terre… Ce n’est rien, ce n’est pas une bombe… l’aéro passe, laissant descendre une foule de papiers blancs, évidemment pour signaler notre présence à une batterie qui, tout à l’heure, nous portera le bonjour. Mais, — surprise ! — un de nous ramasse un de ces papiers et constate que c’est une proclamation imprimée en français : « Les Allemands, dit-elle, traitent très bien leurs prisonniers, selon toutes les lois internationales et la plus grande humanité ; les 400 000 prisonniers ( ! ) alliés internés en Allemagne sont très heureux de leur sort. Conclusion : n’hésitez pas à passer dans nos lignes, braves Français, nous vous accueillerons à bras ouverts !… »

C’est enfantin ! Quelle idée ont-ils donc de notre moralité pour nous dire de telles bêtises ?

Précisément, deux jours avant, nous avions eu l’occasion d’interviewer un Allemand, pris en portant par erreur la soupe dans les tranchées françaises construites pendant la nuit, au lieu d’aller ravitailler ses congénères ; c’était un jeune instituteur, l’air intelligent et vif, et j’ai pu, rappelant mes souvenirs d’allemand, causer un bon moment avec lui. Entre autres choses intéressantes, il me dit que les Autrichiens avaient complètement battu les Russes (on venait de nous annoncer leur retraite de Galicie), qui, à Tannenberg (Prusse orientale), avaient aussi été écrasés par les Allemands ! Quelques jours auparavant, nous avions appris la victoire russe d’Augustovo… Je n’essayai même pas de le détromper, j’y aurais eu trop de peine ! Il nous trouvait beaucoup moins méchans qu’on ne le lui avait dit, et nous remercia bien des cartes et des cigarettes que nous lui donnâmes avec un bout de pain ; au demeurant, persuadé de la victoire finale de ses compatriotes, injustement attaqués par la France et l’Angleterre… Toujours la même, chanson ! Quelle terrible surprise pour les Allemands, lorsque l’histoire leur montrera, implacable, à quel point ils