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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/840

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Je me souviens de notre joie quand il lit bombarder par le Kimailho un village où il cantonnait habituellement… Cela me rappelait absolument les livres de la Guerre en rase campagne du commandant Driant, qui passionnèrent mes quinze ans !

J’ai noté également ce jour-là « brume et pluie… » Ce changement de temps nous désolait, car il nous annonçait les mauvais jours d’hiver et le redoublement de nos fatigues.

Une impression un peu plus intéressante se rapporte aux tirs de nuit exécutés presque journellement par la batterie qui restait en position. Comme l’obscurité rend impossible tout pointage et tout réglage, le tir est préparé pendant le jour et réglé sur des piquets-repères, auxquels on fixe une lanterne au moment de commencer le feu ; de cette façon, on peut arroser une zone de terrain que l’on croit occupée par l’ennemi et le gêner terriblement ! Sans doute, le tir de nuit est très lent, à cause de la nécessité d’éclairer le déboucheur, le pointeur et le tireur avec une seule lanterne, — plusieurs lumières nous feraient découvrir, — et cela pour chaque coup. C’est d’ailleurs très décoratif !… Les hommes en manteau, le cou enveloppé dans d’épais cache-nez, la tête couverte du passe-montagne, sont encore à moitié engourdis par le sommeil et saisis par le froid : le plaisir de jouer un mauvais tour aux Allemands et la manœuvre de la pièce ont vite fait de les réchauffer, et, comme toujours, ils regrettent que le tir soit si peu fourni !… Les commandemens sont transmis à voix basse, car, la nuit, la voix porte loin, et il est inutile de donner à l’ennemi la plus petite indication sur notre position ; avec un bâillement, le chef de pièce éclaire ses hommes, on charge… « Feu ! » L’obus file en criant, et son éclatement nous remplit d’aise… La nuit, en effet, le bruit des projectiles dans l’air est tout différent de celui qu’ils font pendant le jour ; cela tient probablement à l’humidité ; toujours est-il qu’ils ont une chanson très méchante, un peu assourdie, qui donne aux attaques de nuit un aspect terrifiant. C’est fini, on éteint la lanterne-repère et on s’enfile vivement dans le calbot, où l’on se pelotonne douillettement l’un contre l’autre, pour reprendre le sommeil interrompu… Dirait-on vraiment qu’on vient de tuer ? L’écho assourdi de la réponse allemande nous parvenait parfois ; ils tiraient sans conviction et naturellement sans nous faire le moindre mal, pour montrer