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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/802

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raconter cent fois dans mon enfance. Le voici dans sa simplicité : un uhlan, disait-on, avait osé découper un quartier de bœuf sur le piano de la notairesse. Oui, ce barbare avait traité un piano de palissandre comme un vulgaire billot. Aujourd’hui, après les récits d’horreurs dont nous sommes saturés, cette petite histoire paraît presque risible. Elle prouve une fois de plus combien la brutalité allemande a progressé depuis 1870. Quand je reverrai mon Spincourt, puissé-je n’y trouver d’autres débris que ceux des pianos défoncés à coups de hache par les soudards !…

A nous autres bambins, ces Germains hirsutes et malpropres ne paraissaient pas des êtres bien méchans. Nos parens fronçaient le sourcil et se taisaient devant eux. Pour nous, ce n’étaient pas des ennemis, mais seulement des hôtes un peu encombrans, qui mettaient de l’animation dans le village. Nous les voyions partir à regret. Dès qu’ils faisaient mine de décamper, les bonnes femmes saisissaient leurs ramons, — de gros balais de fascines, — et se mettaient à ramoner derrière leurs dos. C’était un nettoyage général, on balayait les maisons, les écuries et jusqu’à la rue. Quelquefois, il fallait laver à grande eau les chambres où ils avaient passé.

En attendant une nouvelle visite, l’odeur de Prussien se dissipait lentement, et le village retombait à son habituelle désolation.


Louis BERTRAND.